Deux champions français de la technologie, deux issues américaines à quelques jours d'intervalle. Hugging Face, la plateforme open source de l'intelligence artificielle fondée par trois Français, est en passe d'être rachetée par l'américain Nvidia. Pasqal, spécialiste tricolore du calcul quantique, a choisi de s'introduire en Bourse au Nasdaq plutôt qu'à Paris. Derrière ces trajectoires, la même question revient. L'écosystème français sait faire naître des pépites, mais peine à les financer jusqu'au bout.

Hugging Face, la licorne open source qui passe sous pavillon américain

Fondée en 2016 par Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, Hugging Face est devenue l'une des plateformes les plus utilisées au monde pour partager et télécharger des modèles d'IA en open source. Le 27 août 2026, le média spécialisé The Information a révélé que le fabricant de puces Nvidia s'apprêtait à la racheter pour 12,9 milliards de dollars, information reprise par Bloomberg, CNBC et Fortune. L'accord n'était pas signé à la date de ces publications.

Le prix illustre la valeur prise par l'entreprise. En août 2023, lors de sa levée de série D, Nvidia figurait déjà parmi les investisseurs avec un ticket de 235 millions de dollars, pour une valorisation de la société de 4,5 milliards. En deux ans, le montant a presque triplé. Racheter la plateforme permettrait au fabricant de puces, déjà dominant sur le matériel qui entraîne les modèles, de contrôler l'un des principaux points de passage de l'IA open source, où les développeurs viennent chercher les modèles à faire tourner.

Le siège de Hugging Face est à New York depuis des années, et une partie de ses ingénieurs travaille aux États-Unis. La société est française par ses fondateurs plus que par son implantation. Le rachat par Nvidia clôt néanmoins une histoire commencée à Paris, et rejoint une liste déjà longue d'entreprises nées en France dont le capital finit outre-Atlantique.

Pasqal, l'entrée au Nasdaq avant Paris

À la même période, le fabricant français d'ordinateurs quantiques Pasqal a fait ses premiers pas en Bourse, le 28 août 2026, sur le Nasdaq de New York. L'entreprise de Palaiseau, cofondée par Georges-Olivier Reymond avec le prix Nobel de physique Alain Aspect, a rejoint la cote via une fusion avec le SPAC Bleichroeder Acquisition Corp. II, une coquille cotée conçue pour porter des sociétés vers le marché. L'opération valorise Pasqal autour de 2 milliards de dollars et lui apporte environ 360 millions de dollars pour financer son passage à l'échelle industrielle, selon Boursorama et Next.

L'action a bondi de 51 % le premier jour, pour clôturer à 14,79 dollars. Pasqal reste pourtant loin de la rentabilité : la société a réalisé 16,5 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, avec des contrats commerciaux dont un signé avec le pétrolier Saudi Aramco. Elle a déployé sept ordinateurs quantiques, dont quatre dans des centres de calcul nationaux en France, en Allemagne, en Italie et au Canada.

Le choix de New York a précédé celui de Paris. Pasqal prévoit une double cotation, d'abord aux États-Unis, puis sur Euronext Paris entre fin 2026 et début 2027. L'ordre n'est pas neutre. C'est le marché américain qui accepte aujourd'hui de valoriser à 2 milliards de dollars une société de calcul quantique encore largement déficitaire, sur la promesse d'une technologie qui n'a pas atteint sa maturité commerciale.

Le nœud du financement de la dernière étape

Ces deux histoires renvoient à un décalage documenté entre l'amont et l'aval du financement. La France finance correctement l'amorçage et les premières levées. Elle décroche quand vient le moment d'écrire les très gros chèques, ceux de plusieurs centaines de millions qui permettent à une entreprise de rester indépendante en grandissant. Faute de ces tours, la sortie passe souvent par un rachat ou par une cotation sur un marché plus profond.

Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, remis en septembre 2024, chiffre l'écart. L'Union européenne ne capte que 5 % des levées mondiales de capital-risque, contre 52 % pour les États-Unis et 40 % pour la Chine. Le financement des entreprises y repose surtout sur l'emprunt bancaire, mal adapté aux jeunes sociétés technologiques qui ne dégagent pas encore de bénéfices, quand les entreprises américaines se tournent vers les marchés financiers. Le rapport pointe une pénurie de fonds européens de grande taille, capables d'accompagner les stades avancés.

L'explication tient en grande partie à l'origine de l'argent. Aux États-Unis, les fonds de pension alimentent le capital-risque en épargne longue, un capital patient qui accepte d'immobiliser des sommes pendant dix ans. L'Europe n'a pas d'équivalent de cette masse : l'épargne des ménages y dort davantage sur des produits garantis et liquides, et les règles prudentielles des assureurs, sous le régime Solvabilité 2, renchérissent la détention d'actifs jugés risqués. Draghi recommande précisément d'assouplir ces règles pour libérer l'investissement des assurances et des fonds de pension.

Ce que Paris a tenté, et ce qui manque encore

Les pouvoirs publics français ont identifié le trou depuis plusieurs années. L'initiative Tibi, du nom de l'économiste Philippe Tibi, mobilise l'épargne des investisseurs institutionnels, assureurs en tête, pour financer les entreprises technologiques françaises. Sa deuxième phase visait 7 milliards d'euros entre 2023 et 2026, avec une priorité affichée sur la souveraineté et la deeptech. Les deux premières phases ont mobilisé près de 16 milliards d'euros, et l'objectif a été relevé à 15 milliards pour la suite, selon la direction générale du Trésor.

Ces montants restent sans commune mesure avec la profondeur des marchés américains, où un tour de table peut dépasser à lui seul le milliard de dollars. Un fabricant de puces comme Nvidia, dont la capitalisation se compte en milliers de milliards, peut sortir 12,9 milliards pour une acquisition sans négocier syndicat de banques. Aucun acteur privé européen n'aligne cette force de frappe, et le continent ne dispose pas d'un marché boursier assez liquide pour retenir chez lui les sociétés qui cherchent à lever gros. C'est aussi ce qui pousse les plateformes européennes à céder ou à s'adosser à des capitaux étrangers, comme le montre la difficile survie des plateformes du continent.

L'enjeu dépasse la fierté nationale. Quand une pépite passe sous contrôle étranger, la valeur créée, la propriété intellectuelle et les décisions stratégiques suivent. La souveraineté technologique, mot d'ordre répété de la campagne présidentielle comme des plans industriels, dépend autant de la capacité à financer la croissance que de celle à faire émerger des talents. La France a montré qu'elle savait produire des champions de l'IA, du cloud souverain au quantique, et à investir dans ses tours de table de croissance. D'autres pays engagent la même bataille, à l'image du Royaume-Uni sur l'IA scientifique.

Pour les fondateurs, la sortie par un rachat ou une cotation américaine reste un aboutissement financier légitime, encadré par une fiscalité de cession qui pèse sur l'arbitrage. Le débat public, lui, porte sur l'échelon collectif : les recommandations de Draghi sur l'union des marchés des capitaux et l'assouplissement de Solvabilité 2 n'ont pas encore été transposées en droit européen.