En octobre 2024, la cinéaste états-unienne Valerie Veatch obtient un accès anticipé à Sora, le générateur de vidéos d'OpenAI. Ce qu'elle y voit — des images sexistes et racistes, des corps de femmes sexualisés — la pousse à alerter l'entreprise, qui, selon le compte rendu de Next, balaie ses signalements et l'oriente vers un « spécialiste DEI » tiers. De cet épisode naît Ghost in the Machine, documentaire de 110 minutes présenté en janvier 2026 au festival de Sundance, dans la sélection NEXT.
Le film ne cache pas son parti pris. TheWrap l'a décrit comme un « cocktail Molotov » contre l'engouement pour l'IA, et Next le qualifie lui-même de documentaire « à charge », proche du pamphlet. Autofinancé, selon Cybernews, il assume une position militante. Sa thèse repose sur une filiation. Les outils statistiques qui font tourner l'apprentissage automatique seraient nés de l'eugénisme, et cette matrice idéologique continuerait d'irriguer les discours de certains dirigeants de la tech.
Une généalogie qui remonte au XIXᵉ siècle
Le documentaire fait reposer sa démonstration sur plus de trente entretiens avec des historiens, chercheurs et informaticiens, montés avec des archives et des images parfois générées par IA, d'après la présentation de Sundance. Il remonte à la fin du XIXᵉ siècle, au moment où se construisent conjointement les statistiques modernes et l'eugénisme.
Les faits historiques sur lesquels il s'appuie sont documentés. Le terme « eugénisme » est forgé par Francis Galton, cousin de Charles Darwin, qui conçoit aussi les premières mesures de la corrélation et de la régression, résumées dans son ouvrage Natural Inheritance en 1889, selon l'université de St Andrews. Son laboratoire de mesure du corps humain devient l'ancêtre du Biometric Laboratory que dirige Karl Pearson à l'University College de Londres. Pearson affine le coefficient de corrélation et fonde la revue Biometrika. La chaire d'eugénisme de l'UCL, financée par le legs de Galton, revient d'abord à Pearson puis à Ronald Fisher, autre pilier de la statistique moderne.
C'est ce nœud que le film tire : d'après Sundance, les modèles de Pearson et d'autres mathématiciens « ont émergé spécifiquement de l'eugénisme », et certains sous-tendent aujourd'hui l'apprentissage machine. Ghost in the Machine prolonge la chaîne jusqu'à William Shockley, qui apporta le silicium à la Silicon Valley et proposa, lors d'une interview télévisée reprise dans le film, un « plan de prime à la stérilisation volontaire ». Il s'arrête aussi sur John McCarthy, qui aurait forgé l'expression « intelligence artificielle » pour séduire des investisseurs.
L'histoire longue que convoque le film est connue. Ms. Magazine rappelle que la notion d'intelligence générale et les tests de QI sont nés du mouvement eugéniste, que plusieurs États américains légalisèrent la stérilisation forcée au début du XXᵉ siècle, et que l'eugénisme ne tomba en disgrâce qu'après les programmes d'extermination nazis. Le film pose que ces logiques n'ont pas disparu mais se sont déplacées.
C'est la mesure de l'intelligence qui occupe le centre du raisonnement. Classer et hiérarchiser les aptitudes humaines sur une échelle unique, telle était l'ambition des premiers statisticiens ; elle se retrouve, selon Veatch, dans la promesse d'une « intelligence artificielle générale ». La critique d'In Review Online tient d'ailleurs pour la partie la plus réussie du film cette idée que mesurer l'intelligence reste indissociable des pratiques coloniales et eugénistes qui l'ont inventée. Vue sous cet angle, la course actuelle à une machine « plus intelligente que l'humain » prolonge un projet vieux d'un siècle plutôt qu'elle ne marque une rupture technologique pure.
Le sophisme génétique coupe des deux côtés
Le titre de Next pose pourtant une objection de méthode. Juger une technologie par son ascendance relève-t-il du raisonnement ou du « sophisme génétique » ? Ce dernier consiste à évaluer une idée d'après son origine plutôt que d'après son contenu. La définition de référence précise que l'histoire d'une idée n'a en elle-même aucune portée logique sur sa vérité ou sa fausseté. Le piège vaut dans les deux sens : condamner la régression logistique parce qu'un eugéniste l'a formalisée serait aussi fautif que la dédouaner au nom de son utilité actuelle.
La nuance importante, relevée par les logiciens, est qu'une origine peut compter quand elle éclaire la valeur présente. Il y a une différence entre expliquer pourquoi une croyance existe et justifier qu'elle soit vraie. Un outil mathématique conçu pour classer des populations ne devient pas suspect par simple contagion morale ; en revanche, si les catégories qu'il hérite de cette histoire orientent encore ses résultats, le lien cesse d'être une généalogie décorative. L'argument du film gagne alors en solidité : la qualité des données d'entraînement peut amplifier les biais déjà présents dans la société, un mécanisme observé ailleurs, comme lorsque Gemini, ChatGPT et Claude reproduisent des stéréotypes racistes face à certaines nationalités.
Un film convaincant sur une heure, bancal ensuite
La critique a réservé au documentaire un accueil mitigé, avec 78 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes. In Review Online juge le film solide et captivant pendant sa première heure, quand il relie le racisme scientifique de Spearman à Pearson, puis à Shockley, jusqu'au chatbot Tay de Microsoft. La partie historiographique est, pour ce critique, la plus convaincante.
Les réserves portent sur la seconde moitié. À mesure qu'il se rapproche du présent, le montage devient « négligé » et glisse vers l'exposé à la manière d'une vidéo YouTube complotiste. Le recours à des images générées par IA déroute, d'autant qu'un étiquetage « AI » ou « Not AI » affiché à l'écran se révèle peu fiable, au moins une séquence manifestement synthétique étant classée « Not AI ». Le critique pointe enfin une contradiction éthique : la conclusion du film, qui valorise chaque acte de résistance à la domination de l'IA, cadre mal avec le fait que la réalisatrice a elle-même employé ces outils.
La pointe contemporaine du film est la plus discutable, parce que la plus politique. Que des idées voisines de l'eugénisme circulent chez des figures de la tech est une hypothèse que d'autres travaux explorent, à l'image de l'essor des philosophes-idéologues dans la Silicon Valley. Mais un documentaire « à charge » rend malaisée la séparation entre la démonstration historique, vérifiable, et l'extrapolation sur les intentions prêtées à Sam Altman, Elon Musk ou Dario Amodei.
Ghost in the Machine est diffusé sur la chaîne YouTube de PBS Documentaries et reste visible en version sous-titrée sur Mediapart jusqu'au 25 octobre 2026.