Le 4 novembre 2025, Sundar Pichai a présenté Project Suncatcher, un plan de recherche de Google visant à faire tourner ses puces d'intelligence artificielle sur des satellites alimentés au solaire. Deux prototypes doivent partir début 2027 avec Planet Labs ; le reste tient dans un article scientifique et une série de problèmes non résolus, à commencer par la chaleur.
L'idée part d'un constat terrestre. Les centres de données qui entraînent et font tourner les modèles d'IA réclament une puissance électrique et une eau de refroidissement que les réseaux locaux peinent à fournir, et l'opposition des riverains monte autour des sites géants. Google a lui-même vu l'empreinte de son assistant Gemini grimper et son bilan carbone progresser à mesure que ses dépenses d'infrastructure explosaient. Plutôt que d'ajouter des hangars au sol, l'entreprise regarde l'orbite basse, où le soleil brille sans nuit ni nuages.
Une constellation de TPU à 650 kilomètres
Le projet est détaillé dans une prépublication intitulée « Towards a future space-based, highly scalable AI infrastructure system design ». Google y décrit une constellation d'environ 81 satellites volant en orbite héliosynchrone « aube-crépuscule », à 650 kilomètres d'altitude, sur une trajectoire qui garde les panneaux solaires exposés en permanence. Chaque engin embarquerait des TPU, les processeurs maison que Google conçoit pour l'IA, et les satellites communiqueraient entre eux par liaisons optiques en espace libre — des lasers, pas des ondes radio.
La contrainte physique est la distance. Pour qu'un faisceau laser transporte des dizaines de térabits par seconde sans se diluer, les satellites doivent voler très près les uns des autres. Google a modélisé un groupe où les engins oscillent entre 100 et 200 mètres d'écart, maintenus en formation serrée malgré l'attraction terrestre. Un démonstrateur au sol a déjà atteint 800 Gbit/s dans chaque sens, soit 1,6 Tbit/s au total, en multiplexant plusieurs longueurs d'onde sur un même transcepteur.
L'argument énergétique est le cœur du pari. En orbite héliosynchrone, un panneau solaire reçoit un ensoleillement quasi continu et peut produire jusqu'à huit fois plus qu'au sol, sans grosses batteries de secours. Google met en avant une réduction d'un facteur dix des émissions de carbone par rapport à un centre de données terrestre équivalent, chiffre qui reste une projection de l'entreprise, pas une mesure.
Le soleil, mais aussi le vide
La thermodynamique complique le tableau. Au sol, un centre de données évacue sa chaleur par circulation d'air ou par eau. Dans le vide, ni l'un ni l'autre ne fonctionne : la seule voie d'évacuation est le rayonnement, par des radiateurs qui crachent la chaleur vers l'espace. Or ces radiateurs sont lourds. Des études de la NASA évaluent qu'aux niveaux de puissance qu'exigerait une grappe de TPU, ils peuvent représenter plus de 40 % de la masse du système électrique. Plusieurs ingénieurs notent que les communications de Google restent vagues sur ce point précis. Un centre de données terrestre dissipe aujourd'hui des mégawatts par bâtiment ; reproduire ce régime en orbite sans air ni eau est un problème ouvert, que la prépublication décrit plus qu'elle ne le résout.
Le second obstacle est le rayonnement. Google a bombardé une puce Trillium v6e de protons et observé les premières irrégularités à une dose cumulée de 2 krad(Si), presque trois fois les 750 rad(Si) attendus sur une mission de cinq ans en orbite basse. La puce tiendrait donc, sur le papier d'un test. Tenir la fiabilité sur des années, remplacer un satellite défaillant dans une formation serrée, naviguer dans une orbite basse encombrée de débris, autant d'étapes non démontrées.
Le troisième verrou est le coût de mise en orbite. L'économie du projet suppose que le prix du lancement tombe sous 200 dollars le kilogramme vers le milieu des années 2030, une division par sept ou huit des tarifs actuels, suspendue à la fusée réutilisable Starship de SpaceX. Si ce prix ne baisse pas autant, ou si les puces se dégradent plus vite que prévu, le calcul de Google s'effondre.
« Snake oil » contre expérience plausible
L'accueil des spécialistes est partagé, et parfois cinglant. Le média spécialisé Data Center Dynamics a recensé des réactions d'ingénieurs qualifiant ces centres de données spatiaux de « ridicules », d'« huile de serpent de l'IA » et de « pic de démence ». Domenico Vicinanza, chercheur en systèmes intelligents à l'université Anglia Ruskin, est plus mesuré : une mission d'essai à deux satellites avant 2027 lui paraît plausible comme validation technique, mais il prévient qu'une démonstration réussie ne prouverait pas la viabilité à grande échelle, laquelle supposerait de résoudre tous les obstacles d'un coup et s'étalerait sur des décennies.
Google n'est pas seul sur ce terrain. La startup Starcloud, valorisée 1,1 milliard de dollars, a lancé dès le 2 novembre 2025 un satellite de 60 kilos emportant un processeur graphique Nvidia H100. D'autres acteurs placent leurs serveurs encore plus loin : Lonestar vise une orbite autour de la Lune, avec des « coffres-forts numériques » vendus comme service de reprise après sinistre. Jeff Bezos a lui aussi évoqué publiquement des centres de données orbitaux dans les prochaines décennies. L'orbite basse se transforme en front de la course au calcul, après avoir été celui des télécommunications.
Ce qui distingue l'approche de Google tient moins à l'idée, ancienne, qu'à la brique d'ingénierie qu'elle met au centre : le vol en formation rapprochée. Faire tenir plusieurs dizaines de satellites à 100 ou 200 mètres les uns des autres, sans collision et avec des faisceaux laser restant alignés sur des cibles en mouvement, est un problème de mécanique orbitale et de contrôle qu'aucune constellation existante n'a eu à résoudre à cette précision. C'est cette démonstration, plus que les TPU eux-mêmes, que les deux prototypes de 2027 doivent valider.
Un prototype, pas une migration
Deux satellites en 2027 testeront le matériel, l'alimentation et les liaisons optiques réelles, loin des 81 engins de la maquette. La bascule d'une part significative des traitements d'IA vers l'espace, si elle advient, se mesurera en décennies, pas en années. Le pari arrive alors que les dépenses d'infrastructure de Google ont dépassé ses propres recettes sur un trimestre, ce qui lui donne un double visage : une réponse d'ingénierie à la saturation des réseaux terrestres, et une dépense de plus dans une course au calcul que peu d'acteurs savent freiner.
Le calendrier annoncé reste suspendu à un premier tir. Google n'a pas communiqué de date de lancement plus précise que « début 2027 » ni le coût du programme.
Note sur les sources
Les éléments techniques proviennent de l'article de recherche publié par Google et de sa reprise par la presse spécialisée (InfoQ, TechRadar). Les réserves critiques sont tirées de l'analyse de Domenico Vicinanza (université Anglia Ruskin) et du relevé de réactions de Data Center Dynamics. L'article de Courrier International à l'origine de ce sujet est partiellement payant.