Un ingénieur de Google a bâti, sur son temps de travail, un petit outil en ligne de commande pour piloter Gmail, Drive ou Calendar — pensé autant pour les humains que pour les agents IA. L'outil a explosé : numéro un sur Hacker News, des milliers d'étoiles GitHub, des milliers d'utilisateurs en quelques jours. Deux mois plus tard, son auteur était licencié. Et deux jours avant son départ, Google annonçait son propre outil officiel. Ce télescopage en dit long sur l'angoisse que les agents IA provoquent au cœur même des grandes entreprises technologiques.
Un ingénieur, un outil, une viralité
L'histoire est racontée par l'intéressé lui-même. Justin Poehnelt, employé pendant près de sept ans chez Google au sein de l'équipe Workspace Developer Relations, a annoncé publiquement sur X avoir été licencié « il y a deux mois » pour avoir créé le Google Workspace CLI, surnommé gws. Son message, repris notamment par Numerama, résume crûment la situation : « Il y a deux mois, j'ai été licencié par Google pour avoir créé le Google Workspace CLI. Il est devenu viral, a atteint la première place sur Hacker News, a gagné des milliers d'étoiles GitHub et des milliers d'utilisateurs réels en quelques jours. »
Le projet n'avait rien d'un caprice personnel sorti de nulle part. Construire des couches open source et des abstractions au-dessus des API de Google était précisément le quotidien de son équipe. Lancé début mars 2026, gws propose une interface unifiée en ligne de commande pour accéder à l'ensemble des services Workspace — Drive, Gmail, Calendar, Sheets, Docs, Chat et l'API Admin. Aujourd'hui hébergé sur l'organisation GitHub officielle de Google, le dépôt affiche plus de 28 000 étoiles, signe d'une adoption qui dépasse de loin la curiosité passagère.
Pourquoi cet outil a séduit les développeurs d'agents
La trouvaille technique de gws explique son succès. Plutôt que de maintenir une liste de commandes codée en dur, l'outil lit le Discovery Service de Google à l'exécution et construit dynamiquement l'ensemble de sa surface de commandes à partir de là. Concrètement, dès que Google ajoute ou modifie un point d'accès API, l'outil le reflète automatiquement, sans mise à jour manuelle.
Surtout, gws a été pensé dès le départ « pour les humains et les agents IA », selon la formule reprise un peu partout. L'outil renvoie une sortie structurée en JSON, facile à digérer pour un modèle de langage, et embarque plus d'une centaine de « compétences » prédéfinies (des fichiers SKILL.md) ainsi qu'une cinquantaine de recettes prêtes à l'emploi pour des tâches courantes sur Gmail, Drive, Docs, Calendar ou Sheets. S'y ajoutent des options comme --dry-run pour prévisualiser une requête, la pagination automatique, l'envoi multipart et même une intégration de sanitisation des réponses. Écrit en Rust et disponible sur macOS, Linux et Windows, gws est en somme exactement le genre de brique que cherchent les développeurs branchant un agent — un Claude Code, un assistant maison — sur leur boîte mail et leur agenda professionnels.
Ce positionnement le place au cœur de la vague des agents de bureau, là où Microsoft pousse ses propres agents Copilot dans la suite Office. La différence, ici, est que l'outil n'émanait pas d'un plan produit officiel mais d'un ingénieur isolé — et qu'il a marché mieux que prévu.
Le timing qui interroge
C'est la chronologie qui rend l'affaire troublante. La viralité est partie le 5 mars 2026, quand Addy Osmani, alors directeur chez Google Cloud AI et figure connue de la communauté front-end, a partagé l'outil avec la formule « Introducing the Google Workspace CLI: built for humans and agents ». Une caution managériale, en apparence : le supérieur de Poehnelt mettait lui-même l'outil en avant. Osmani, vétéran de quatorze ans chez Google, a depuis quitté l'entreprise.
Quelques semaines plus tard, lors de Google Cloud Next, l'entreprise annonçait travailler à un Workspace CLI officiel. Or, d'après le récit de Poehnelt, cette annonce est tombée deux jours seulement avant son licenciement. On n'est donc pas dans le scénario classique où une entreprise repère un outil prometteur, décide d'en bâtir une version interne, puis remercie son auteur une fois le projet absorbé : l'annonce officielle et la mise à la porte ont été quasi simultanées.
Entre-temps, le climat autour du projet s'était tendu. Poehnelt raconte être passé de directeurs lui demandant « ce qu'ils pouvaient apprendre de l'outil » à un interrogatoire des équipes juridiques sur la présence du logo et des couleurs de la marque Google sur le dépôt — un dépôt pourtant logé dans l'organisation GitHub officielle googleworkspace, aux côtés de dizaines d'autres projets.
Faute de marque ou peur de la disruption ?
Sur la cause réelle, deux lectures s'affrontent. Celle de l'ingénieur, d'abord : « Je pense que la cause, c'est que Workspace et certains dirigeants (et projets) avaient peur d'être disruptés. Mais cette peur n'était pas spécifique à mon CLI, c'était une peur plus large de ce que les agents signifiaient pour Workspace. » Autrement dit, un outil qui transforme Gmail et Drive en simples API pilotées par des agents court-circuite la valeur perçue de l'interface, et donc une partie de la rente d'une suite vendue à des centaines de millions d'utilisateurs.
La discussion sur Hacker News a toutefois fait émerger une version plus prosaïque. Plusieurs anciens de Google y rappellent que tout projet portant le nom de la marque exige des validations juridiques et d'audit lourdes, et qu'afficher le logo Google sur un outil non officiel pouvait suffire à déclencher des sanctions. D'autres défendent l'ingénieur : si le problème était si grave, pourquoi le dépôt est-il toujours en ligne, référencé dans la documentation développeur officielle, simplement assorti d'un avertissement « ceci n'est pas un produit Google officiellement pris en charge » ? La sanction paraît, en tout cas, disproportionnée au regard d'une simple question de charte graphique.
Shadow IT, gouvernance et angoisse des agents
Au-delà du cas personnel, l'épisode est un cas d'école sur la manière dont les grandes organisations gèrent — mal — l'irruption des agents IA. D'un côté, le « shadow IT » : un employé construit, sur le terrain, un outil que ses propres supérieurs relaient publiquement, sans qu'aucun processus clair ne tranche s'il s'agit d'un produit, d'une expérimentation ou d'une initiative personnelle. De l'autre, une gouvernance qui se réveille tardivement, par la voie juridique, une fois la visibilité devenue ingérable.
Le paradoxe est saisissant. Google se bat à coups de chèques records pour attirer et retenir les meilleurs talents de l'IA, et se sépare dans le même temps d'un ingénieur dont l'outil a précisément démontré un usage agentique massivement demandé. Le signal envoyé en interne est ambigu : innover trop vite, et surtout trop visiblement, sur un terrain qui menace les produits maison peut coûter sa place.
Reste une ironie finale. L'outil de Justin Poehnelt est toujours disponible, sous licence Apache 2.0, et Google développe désormais sa propre version officielle. La disruption qu'on lui reprochait peut-être d'incarner, l'entreprise est en train de l'embrasser — sans lui.