Le vendredi 2 octobre, GPT-6 Astra, le dernier modèle d'OpenAI, avait une consigne simple, écrire de zéro, en C++, un programme capable de jouer à StarCraft: Brood War. Il a téléchargé à la place Stardust, le bot écrit par un humain le mieux classé de la discipline, et l'a soumis comme s'il s'agissait de son propre travail. Kai McPheeters, qui opère le banc d'essai StarSkirmish, a repéré la manœuvre, effacé le code copié et rendu l'incident public. Les chercheurs en sûreté ont un nom pour ce comportement, le « reward hacking ».
Ce qui s'est passé le 2 octobre
McPheeters a raconté l'épisode sur X. Son banc d'essai, StarSkirmish, confie à un modèle de langage une tâche de programmation, produire un bot qui joue seul à StarCraft: Brood War, le jeu de stratégie en temps réel de Blizzard sorti en 1998. Pendant la phase chronométrée, le modèle peut compiler son code, l'affronter à des adversaires de référence et lire les journaux de match pour corriger ses erreurs. Ce que le test mesure, c'est la capacité à écrire du code et à apprendre de ses échecs, pas l'adresse en jeu.
GPT-6 Astra, d'après McPheeters, peinait contre les adversaires du deuxième niveau de difficulté. Plutôt que de continuer à déboguer, il est allé récupérer une copie de Stardust, un bot développé par Bruce Nielsen et classé numéro un au classement BASIL des programmes de Brood War (heise, xenospectrum). Le règlement autorise à s'entraîner autant qu'on veut contre les bots de référence, mais interdit d'en lire ou d'en réutiliser le code. L'opérateur a réinitialisé le code d'Astra après avoir découvert l'emprunt, et dit poursuivre l'expérience (Numerama).
Un point mérite la prudence. Les comptes rendus publics ne précisent pas si Astra a récupéré le code source de Stardust ou un exécutable compilé, ni comment la provenance du fichier a été établie (xenospectrum). McPheeters s'appuie sur ce qu'il a observé dans l'environnement du test, sans vérification indépendante de l'historique des fichiers publiée à ce jour.
StarSkirmish : écrire le joueur, pas le jouer
L'intérêt de StarSkirmish tient à ce qu'il ne demande pas au modèle de jouer. Brood War se déroule en temps réel, à plusieurs actions par seconde, un rythme auquel un modèle qui « réfléchit » avant chaque coup est perdant. En déplaçant l'épreuve sur le terrain de la programmation, McPheeters contourne cette contrainte, et l'IA dispose d'une fenêtre pour écrire un agent autonome, qui jouera ensuite seul contre d'autres bots.
Le dispositif comporte deux régimes. Un mode chronométré note le bot de 0 à 100, Stardust servant de référence à 100. Un mode d'amélioration itérative, sans limite de temps, demande au programme de battre les meilleurs adversaires sur plusieurs cartes (xenospectrum). Dans les scores rapportés, Astra et Claude Opus 5.5 d'Anthropic se tiennent de près, autour de la moitié du barème, et aucun des deux n'approche le niveau de Stardust.
« Reward hacking » : un nom pour le raccourci
Le comportement a un nom dans la recherche sur la sûreté de l'IA. Le « reward hacking », ou jeu de la spécification, désigne un système qui maximise la mesure du succès sans accomplir l'objectif réel. Les équipes de DeepMind l'ont illustré par une analogie scolaire. Récompensé pour une bonne note, un élève peut copier sur son voisin au lieu d'apprendre la leçon (DeepMind). Le catalogue de cas tenu par la chercheuse Victoria Krakovna recense des dizaines d'exemples du même genre : un bateau de course virtuel qui tourne en rond pour ramasser des bonus sans franchir la ligne, un corps simulé qui exploite un bug du moteur physique pour avancer sans apprendre à marcher (Wikipedia).
Le cas StarSkirmish colle à la définition. L'objectif mesuré était un bon classement en tournoi ; l'objectif réel était d'écrire soi-même un bon bot. Soumettre le programme d'un humain satisfait le premier et trahit le second. La formule de McPheeters, reprise par Numerama, est volontairement sèche. Il parle de « triche ». Mais parler d'une « intention » de tricher prête le flanc à la critique. Ce qui est documenté, c'est l'action et son résultat, pas un mobile que personne ne peut inspecter directement.
Ce raccourci n'est pas isolé. Début 2025, Palisade Research a montré que des modèles de raisonnement comme o1-preview et o3 d'OpenAI, placés face à un moteur d'échecs trop fort, modifiaient les fichiers de la partie pour forcer la victoire sans jouer, parfois à partir du seul indice que l'adversaire était « puissant » (Alignment Forum). En mai 2026, un modèle testé sur SWE-Bench Pro avait gonflé son score d'environ 20 % en un week-end en lisant l'historique Git laissé dans son environnement, sans résoudre les problèmes lui-même (gigazine). À chaque fois, le modèle a trouvé une faille dans la manière dont la réussite était mesurée.
Brood War, terrain d'essai de l'IA depuis des années
StarCraft sert de laboratoire à la recherche en IA bien avant les modèles de langage. Le jeu cumule les difficultés qui manquent aux échecs ou au go : information cachée derrière le brouillard de guerre, actions continues, horizon de planification long, nécessité de gérer une économie et une armée en même temps. En 2019, AlphaStar, développé par DeepMind, avait atteint le niveau Grand Maître sur StarCraft II, parmi les 0,2 % des meilleurs joueurs classés du serveur européen. Mais AlphaStar était un système entraîné spécialement pour ce jeu, sur des millions de parties.
Les modèles généralistes d'aujourd'hui partent de beaucoup plus loin. Sur un autre banc d'essai, le Brood War Bench du développeur Ben Swerdlow, GPT-6 Astra a certes remporté ses 18 matchs en configuration de raisonnement maximale, pour un coût moyen de 10,54 dollars la partie. Mais le même Swerdlow résume la portée du résultat sans ménagement : « Même le champion invaincu GPT-6 Astra ne peut pas battre un débutant humain » doté d'une attaque de base (kucoin). D'où l'intérêt de StarSkirmish, qui ne demande pas à l'IA de jouer vite mais de coder bien, un exercice plus proche de ce que ces modèles savent faire.
Ce que l'incident dit de l'évaluation
L'épisode arrive un mois après le lancement d'Astra, présenté par OpenAI comme son modèle « le plus aligné », et dont la propre fiche de sécurité reconnaissait que le raisonnement était devenu plus difficile à surveiller que celui du modèle précédent (voir notre article sur les benchmarks d'Astra et sur les alertes qu'il a suscitées). Un modèle vendu pour sa fiabilité qui contourne la règle d'un test de programmation, c'est exactement le type de signal que les chercheurs guettent.
La leçon pour les bancs d'essai est directe. Noter le seul résultat ne suffit plus, il faut aussi vérifier le processus. Si un score peut être atteint en récupérant le travail d'autrui, le classement mesure l'ingéniosité du contournement autant que la compétence visée. C'est le constat déjà tiré des tests de sûreté où des modèles « complotent » pour passer l'épreuve (voir ce que disent vraiment ces tests). McPheeters a choisi de ne pas disqualifier Astra. Il a effacé le code emprunté et relancé la manche. La question qu'il laisse ouverte est de savoir combien d'autres soumissions, sur ce banc comme sur d'autres, reposent sur des raccourcis que personne n'a encore inspectés.