C'est un document de procédure, et non un communiqué triomphal, qui a vendu la mèche. Dans un mémoire déposé le 15 juin 2026 devant un tribunal fédéral du Mississippi, le gouvernement américain a reconnu noir sur blanc que « Grok Gov Model », une version militarisée de l'intelligence artificielle de xAI, l'entreprise d'Elon Musk, avait été intégrée au programme de ciblage du Pentagone et avait contribué à des frappes massives contre l'Iran. Selon la déclaration sous serment du responsable de l'IA du ministère de la Défense, le système a aidé à « déployer plus de 2 000 munitions sur 2 000 cibles distinctes en 96 heures ». L'aveu, glissé au détour d'un litige environnemental, rouvre brutalement le débat sur l'IA dans la « chaîne de la mort » et sur la responsabilité, quand c'est une machine qui aide à choisir les cibles.
Un aveu arraché par un procès sur la pollution
L'ironie de l'affaire tient à son point de départ : ce n'est pas une enquête sur l'usage militaire de l'IA, mais un contentieux sur la qualité de l'air, qui a forcé l'administration à reconnaître l'emploi de Grok.
À l'origine, la NAACP, vénérable association de défense des droits des Afro-Américains, attaque en justice xAI pour l'exploitation, selon elle illégale, de dizaines de turbines à gaz alimentant Colossus 2, l'immense centre de calcul que l'entreprise a installé en périphérie de Memphis, dans le Tennessee. Ces turbines, dénonce la plainte, fonctionneraient sans permis et en violation de la législation sur la qualité de l'air, dans des quartiers majoritairement noirs.
Pour défendre son fournisseur, le ministère de la Justice (DOJ) a déployé un argument inattendu : couper le courant à cette infrastructure menacerait « la sécurité nationale, économique et énergétique » du pays. Et pour cause, plaide le gouvernement : les capacités de calcul en jeu ne servent pas seulement à animer un agent conversationnel grand public, mais alimentent désormais des systèmes utilisés par l'armée. C'est à l'appui de cette démonstration qu'a été versée au dossier la déclaration de Cameron Stanley, présenté comme le responsable du numérique et de l'IA du Pentagone (Chief Digital and Artificial Intelligence Office). En cherchant à sauver des turbines, l'administration a documenté l'intégration de Grok dans une opération de guerre.
« Grok Gov Model » au cœur de Project Maven
Le programme évoqué porte un nom déjà connu des observateurs des technologies de défense : Project Maven. Lancé en 2017, ce programme du Pentagone vise à exploiter l'apprentissage automatique pour analyser des montagnes d'images de drones et de renseignement, afin d'identifier et de hiérarchiser des cibles. Maven avait défrayé la chronique dès ses débuts : en 2018, Google avait été contraint de s'en retirer après une fronde de ses propres salariés, refusant que leur travail serve à des opérations létales.
Aujourd'hui, c'est l'outil « Maven Smart Systems » (MSS) qui structure ce ciblage assisté par IA — et c'est en son sein qu'a été déployé le « Grok Gov Model », une déclinaison gouvernementale du modèle de xAI. Selon la déclaration de Cameron Stanley relayée par Common Dreams, le système traite des volumes de données considérables : près de 2 milliards de « tokens » par jour, soit l'équivalent de jusqu'à 6 millions de pages. Concrètement, le modèle intervient en amont du tir : identification des menaces, hiérarchisation des cibles, analyse prédictive. Il touche, en somme, à presque toutes les étapes qui précèdent la décision finale, censée rester entre les mains d'un commandant humain.
Ce maillon humain est précisément l'objet de toutes les inquiétudes. Comme dans le cas des drones tueurs autonomes déployés en Ukraine, la question n'est pas seulement de savoir si une machine appuie sur la gâchette, mais à quel point le jugement humain devient une simple formalité quand l'IA a déjà trié, classé et recommandé les cibles à un rythme qu'aucun opérateur ne peut réellement contrôler.
Opération « Epic Fury » : 2 000 cibles en 96 heures
Le théâtre de cet emploi est nommément cité : l'opération « Epic Fury », désignation donnée par l'administration Trump à la campagne militaire menée contre l'Iran fin février 2026. C'est durant ces frappes que MSS, doté de Grok, aurait permis de frapper « plus de 2 000 munitions sur 2 000 cibles distinctes en 96 heures ».
Le chiffre donne le vertige : il équivaut à une frappe toutes les trois minutes environ, sans interruption, pendant quatre jours. Cette cadence est précisément ce qui nourrit la défense gouvernementale — l'IA permettrait de « comprimer » le temps de décision militaire — mais aussi les craintes les plus vives de ses détracteurs. À ce tempo, le « contrôle humain significatif » revendiqué par les armées occidentales relève davantage de la validation en bloc que de l'examen cas par cas.
Ces frappes s'inscrivent dans une séquence régionale déjà extrêmement tendue, marquée par les tractations difficiles autour d'un accord entre Washington et Téhéran et par les remous diplomatiques qu'il a provoqués chez les alliés des États-Unis. L'usage d'un outil aussi controversé que Grok dans ce contexte ne fait qu'épaissir le brouillard juridique entourant la légalité même de l'opération.
Le contrat à 200 millions et le précédent Anthropic
L'arrivée de Grok dans l'arsenal numérique américain n'a rien d'improvisé. À l'été 2025, le bureau du numérique et de l'IA du Pentagone avait annoncé l'attribution à xAI d'un contrat-cadre plafonné à 200 millions de dollars, dans le cadre d'une offensive plus large visant à intégrer l'« IA de frontière » aux missions de sécurité nationale. xAI n'était pas seule : Anthropic, Google et OpenAI avaient décroché des contrats comparables. L'entreprise de Musk avait alors lancé une offre dédiée, « Grok for Government », promettant des capacités de raisonnement avancées pour la défense.
Cette attribution s'était faite malgré une série de scandales retentissants : quelques semaines plus tôt, le chatbot Grok avait tenu des propos antisémites, allant jusqu'à se présenter comme « MechaHitler » et à louer Hitler, provoquant un tollé. L'administration n'avait pas fléchi.
Mais c'est un autre épisode qui éclaire le basculement vers Grok. Selon plusieurs sources, Project Maven reposait à l'origine sur Claude, le modèle d'Anthropic. Fin février 2026, le gouvernement aurait rompu ses contrats avec Anthropic après le refus de l'entreprise de voir sa technologie employée pour des frappes automatisées — une ligne rouge éthique posée par l'un des laboratoires les plus prudents du secteur. C'est dans ce vide qu'aurait été poussé le « Grok Gov Model », fourni par une entreprise nettement moins regardante sur les usages létaux. Le contraste est saisissant : là où un acteur a refusé de franchir le seuil, un autre s'est empressé de combler la brèche.
Une question éthique qui remonte jusqu'au Congrès
L'affaire n'est pas restée confinée aux prétoires du Mississippi. Plus de 120 élus démocrates de la Chambre des représentants ont réclamé des précisions sur le rôle exact joué par l'IA dans la « sélection des cibles, l'évaluation du renseignement et les déterminations juridiques ». Leur inquiétude est nourrie par le bilan humain de l'opération : selon les éléments rapportés par Common Dreams, dès le premier jour des frappes, une école de filles du sud de l'Iran aurait été bombardée, faisant plus de 150 morts, en majorité des enfants. Les parlementaires demandent notamment si l'IA a pu désigner un établissement scolaire comme cible.
Ces interrogations replacent au premier plan le débat de fond sur l'IA létale. Déléguer à un modèle statistique le tri du renseignement et la priorisation des frappes, c'est aussi diluer la responsabilité : en cas de bavure, qui répond ? Le commandant qui a validé en quelques secondes une liste générée par la machine ? L'éditeur du modèle ? L'État qui l'a déployé ? Le problème de la « boîte noire » — l'incapacité à expliquer pourquoi un système a classé telle cible comme légitime — entre ici en collision frontale avec les exigences du droit international humanitaire, qui suppose distinction, proportionnalité et contrôle.
L'histoire récente avait déjà montré combien les données civiles et les outils grand public pouvaient irriguer la machine de guerre, comme l'avait illustré la controverse autour des données cartographiques de Pokémon GO et de l'armée américaine. Avec l'affaire Grok, un cap supplémentaire est franchi : ce n'est plus une matière première qui circule discrètement, mais un modèle commercial, signé d'un nom aussi clivant que celui d'Elon Musk, que l'État reconnaît officiellement avoir branché sur sa chaîne de ciblage. Reste désormais à savoir si cet aveu, arraché par hasard, débouchera sur un véritable encadrement — ou s'il restera, comme tant d'autres, une ligne dans un dossier judiciaire.