Le 5 août 2026, Google a annoncé que Demis Hassabis abandonnait la direction opérationnelle de Google DeepMind. Le prix Nobel de chimie reste dans le groupe mais change de fonction : il devient président (« chair ») du laboratoire et directeur scientifique d'Alphabet, un poste taillé pour lui et consacré à la marche vers l'intelligence artificielle générale (AGI). Le même jour, Alphabet a perdu Jeff Dean, son directeur scientifique parti fonder sa propre société après vingt-sept ans dans l'entreprise. L'action Alphabet a reculé d'environ 4 % dans la foulée, effaçant plus de 100 milliards de dollars de capitalisation sur une seule séance.
Qui est Hassabis, et ce que change son nouveau rôle
Demis Hassabis, cofondateur de DeepMind en 2010, est l'une des figures centrales de l'IA contemporaine. Ancien prodige des échecs devenu neuroscientifique, il a bâti le laboratoire à l'origine d'AlphaGo, le programme qui a battu le champion du monde de go en 2016, puis d'AlphaFold, le système de prédiction de la structure des protéines qui lui a valu, avec John Jumper et David Baker, le prix Nobel de chimie 2024. Après le rachat de DeepMind par Google et sa fusion avec Google Brain en 2023, il dirigeait l'ensemble de la recherche IA du groupe, dont les modèles Gemini.
Il n'en dirigera plus l'exploitation quotidienne. Selon CNBC, Hassabis prend le titre de président de Google DeepMind et devient directeur scientifique d'Alphabet, la maison mère. Sundar Pichai, directeur général de Google, présente ce changement comme un moyen pour Hassabis de « consacrer toute son attention à façonner l'avenir de l'AGI ». Hassabis a lui-même décrit la période comme « un moment charnière de l'histoire humaine » et estimé que l'intelligence artificielle générale était désormais « à portée de main », d'après The Decoder.
Le poste est décrit comme sur mesure. Déchargé de la gestion des équipes et des produits, Hassabis doit travailler directement avec Pichai sur la stratégie de recherche à long terme et s'impliquer davantage dans Isomorphic Labs, la filiale de découverte de médicaments issue de DeepMind qu'il continue de diriger. La logique affichée est de rendre du temps de recherche à un scientifique que Google veut garder concentré sur les percées, à un moment où l'entreprise voit partir plusieurs de ses meilleurs chercheurs vers la concurrence.
Koray Kavukcuoglu prend les commandes opérationnelles
La direction quotidienne de Google DeepMind revient à Koray Kavukcuoglu, jusqu'ici directeur de la technologie du laboratoire et architecte IA en chef de Google. Il devient vice-président senior et reporte directement à Sundar Pichai, sans passer par Hassabis. D'après 9to5Google, son périmètre couvre le développement des modèles Gemini, la recherche de pointe, l'application Gemini et les plateformes d'IA du groupe.
Kavukcuoglu travaille avec Hassabis depuis plus de treize ans et a piloté plusieurs des avancées techniques de DeepMind. Sa promotion resserre la chaîne de commandement autour de Pichai et rapproche la recherche des produits, alors que Gemini est le principal levier de Google face à OpenAI et Anthropic. Une note d'analyse de Bloomberg souligne que le nouveau responsable hérite d'un dossier lourd, entre course aux modèles, fuite des talents et pression sur les coûts.
Le départ de Jeff Dean, un symbole de plus
Le second départ pèse autant que le premier. Jeff Dean, entré chez Google en 1999, est l'un des ingénieurs les plus respectés de la Silicon Valley : il a coconçu MapReduce, Bigtable et TensorFlow, et cofondé Google Brain. Directeur scientifique de Google, il quitte l'entreprise après vingt-sept ans pour lancer Discovery Loop, une société à mission (« public benefit corporation ») destinée à automatiser l'expérimentation en apprentissage automatique et la découverte scientifique.
Dean n'est pas seul. Il emmène avec lui Sanjay Ghemawat, avec qui il a formé pendant des années l'un des tandems d'ingénierie les plus productifs de Google, ainsi que le chercheur Oriol Vinyals, codirecteur de Gemini, et Quoc Le. Selon Axios, Google sera investisseur et fournisseur cloud de la nouvelle structure, dont le tour d'amorçage est mené par Radical Ventures et Khosla Ventures. Pichai a salué « une incroyable carrière de vingt-sept ans » et un moment où Dean « veut essayer quelque chose de nouveau ».
Ce double mouvement s'ajoute à une série d'entamées plus tôt dans l'année. En juin 2026, Google DeepMind avait déjà vu partir Noam Shazeer vers OpenAI et John Jumper, colauréat du Nobel avec Hassabis, vers Anthropic, comme le racontait notre article sur le braconnage des talents IA de Google. Les flux de chercheurs entre laboratoires penchaient alors nettement en défaveur de Google.
Une sanction boursière, mais mesurée
Wall Street a réagi vite. L'action Alphabet a reculé le 5 août, jusqu'à environ 5 % en séance avant de clôturer en baisse d'à peu près 4 %, un repli chiffré à −4,05 % par Numerama. Le titre a cédé 1,29 % supplémentaire le lendemain, tombant à 357,75 dollars, selon FinanceFeeds. La perte de capitalisation dépasse les 100 milliards de dollars sur l'annonce, une réaction déclenchée par des départs de personnes plus que par des résultats financiers.
Le contraste avec les analystes est net. Toujours d'après FinanceFeeds, le consensus des soixante-quatre bureaux suivant la valeur a maintenu une recommandation d'achat et un objectif moyen à douze mois de 428,04 dollars, inchangé. Le marché a repricé la valeur des équipes d'Alphabet, pas ses comptes. La nomination de Kavukcuoglu et le maintien de Hassabis dans le groupe, plutôt qu'un départ pur, ont servi de contrepoids partiel à l'inquiétude.
Ce que la journée dit de la stratégie IA de Google
Google présente le remaniement comme une réorganisation choisie, destinée à libérer Hassabis pour la recherche fondamentale tout en confiant l'exécution à un cadre maison. La lecture des investisseurs est plus prudente : perdre le même jour deux des noms les plus reconnus de sa recherche, après les départs de juin, alimente le doute sur la capacité d'Alphabet à retenir ses cerveaux face à des rivaux qui distribuent des actions pré-introduction en Bourse.
Le calendrier tombe dans une période déjà tendue pour le groupe. Alphabet engage des dépenses d'investissement record dans ses centres de données, au point d'avoir affiché un flux de trésorerie négatif au deuxième trimestre 2026, une première depuis son entrée en Bourse, comme nous l'avons détaillé à propos de la course au capex de Google. La firme dépense massivement pour bâtir la capacité de calcul de ses modèles au moment même où elle peine à garder les chercheurs censés les concevoir.
L'annonce laisse ouvertes plusieurs questions pratiques. On ignore comment Discovery Loop, financée et hébergée par Google, articulera ses travaux avec ceux de DeepMind, et si d'autres chercheurs suivront Dean et Vinyals. Le prochain rendez-vous connu pour mesurer l'effet du remaniement sera la publication des résultats du troisième trimestre 2026 d'Alphabet, à l'automne.