La direction générale du Trésor a interrompu, le 23 juin, l'expérimentation d'un assistant d'intelligence artificielle adossé à un modèle chinois, après que plusieurs agents eurent signalé des « réponses orientées ou biaisées » sur des sujets touchant la Chine. Dès le lendemain, l'outil — baptisé HéphAIstos — a été rebasculé sur un modèle de la start-up française Mistral AI. L'épisode illustre crûment le dilemme de la souveraineté numérique de l'État.
Un modèle open source choisi pour rester « maison »
HéphAIstos, déployé depuis le début de juin, associait un agent conversationnel destiné à assister les hauts fonctionnaires dans leurs tâches quotidiennes — y compris le traitement de données confidentielles — à une application de transcription multilingue. Près de 100 des 1 300 agents du Trésor l'utilisaient quotidiennement, selon Clubic.
Le moteur retenu était Qwen, le modèle développé par le groupe chinois Alibaba. Un choix paradoxal en apparence, mais assumé pour des raisons techniques : Qwen est entièrement open source dans ses versions publiques, ce qui permettait un déploiement local, sans accès à Internet ni transfert de données vers les serveurs du groupe chinois, détaille moncarnet.com. Sur le papier, l'option garantissait donc la confidentialité des données sensibles manipulées à Bercy.
Des biais documentés, un revirement express
Le problème ne tenait pas à une fuite de données, mais au contenu même des réponses. Plusieurs utilisateurs ont constaté des prises de position orientées sur des questions chinoises. Des tests indépendants ont établi de longue date que Qwen qualifie Taïwan d'« élément inaliénable de la Chine » et renvoie une erreur de sécurité lorsqu'on l'interroge sur les événements de la place Tiananmen du 3 juin 1989. Un rapport de l'Australian Strategic Policy Institute avait par ailleurs relevé d'importantes divergences entre les versions chinoise et anglaise du modèle sur le génocide ouïghour ou l'indépendance tibétaine.
Bercy a confirmé à l'AFP avoir « interrompu rapidement l'expérimentation après ces alertes ». Le 24 juin, un modèle de Mistral AI prenait le relais. Le timing n'a rien d'anodin : le basculement coïncide avec le plan gouvernemental qui prévoit de généraliser un assistant conversationnel fondé sur Mistral auprès d'environ un million d'agents publics, pour un budget initial de 700 000 euros en 2026, et un coût annuel additionnel estimé entre 2 et 4 millions d'euros selon les usages, rapporte Traders Union.
L'affaire condense les tensions de la stratégie française, déjà visibles dans la généralisation de l'« IA dans l'État » ou le déploiement de Mistral chez CMA CGM : un modèle techniquement souverain — déployable localement, auditable — peut rester politiquement « importé ». La souveraineté ne se réduit pas à la maîtrise de l'infrastructure ; elle s'étend aux valeurs encodées dans le modèle lui-même, enjeu déjà soulevé par les débats sur une IA « bien commun » et par l'épisode de la coupure d'une IA dite souveraine.