Pour la première fois depuis son entrée en Bourse en 2004, Alphabet, la maison mère de Google, a dépensé plus d'argent qu'il n'en a produit sur un trimestre. En cause : la facture vertigineuse des data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Le géant qui incarnait la machine à cash la plus régulière de la tech vient de basculer en flux de trésorerie négatif — un symptôme, parmi d'autres, d'une industrie qui joue son avenir sur une course au gigantisme. Reste une question que personne ne tranche vraiment : cette dépense colossale prépare-t-elle une révolution rentable, ou gonfle-t-elle une bulle qui finira par éclater ?
Un basculement historique pour Google
Les chiffres du deuxième trimestre 2026 d'Alphabet ont de quoi surprendre, car l'entreprise se porte, en apparence, très bien. Le chiffre d'affaires atteint 119,8 milliards de dollars, en hausse de 24 % sur un an, avec une marge opérationnelle de 34 % et un Google Cloud en croissance de 82 % (Yahoo Finance). Sur le papier, c'est un trimestre record.
Et pourtant, le marché a sanctionné l'action d'environ 7 % (Seeking Alpha). Ce qui a effrayé les investisseurs tient dans une seule ligne comptable : les dépenses d'investissement (le capex) ont doublé sur un an pour atteindre 44,9 milliards de dollars sur le seul trimestre, dépassant les 39,1 milliards de trésorerie générés par l'activité. Résultat, un flux de trésorerie libre (free cash flow) négatif de 5,9 milliards de dollars — du jamais-vu depuis l'introduction en Bourse de Google il y a vingt-deux ans (Moneywise, Semafor).
L'entreprise a par ailleurs suspendu ses rachats d'actions pour le deuxième trimestre consécutif et levé plusieurs dizaines de milliards de dollars de dette et de capitaux frais pour financer sa course à l'infrastructure (FourWeekMBA). Autrement dit, l'une des rares entreprises assez riches pour s'autofinancer se met à emprunter. Et la direction a relevé sa prévision de capex pour 2026 à une fourchette de 195 à 205 milliards de dollars, contre 180 à 190 milliards annoncés plus tôt (Investing.com). La directrice financière, Anat Ashkenazi, a prévenu que ces dépenses continueraient de « peser » sur les profits.
La course au gigantisme, chiffrée
Google n'est pas un cas isolé : c'est toute la poignée d'acteurs qui bâtit l'infrastructure de l'IA — les hyperscalers — qui accélère au même rythme. Additionnées, les dépenses d'investissement d'Alphabet, d'Amazon, de Microsoft et de Meta ont été multipliées par trois en deux ans.
De 226 milliards de dollars en 2024, l'enveloppe cumulée est passée à environ 410 milliards en 2025, et les guidances annoncées pour 2026 pointent vers 650 à 725 milliards, en hausse de plus de 75 % sur un an (Statista, ValueAdd VC). Pour 2026, Amazon vise à lui seul près de 200 milliards de dollars, Alphabet 185, Meta autour de 125 et Microsoft plus de 120 (CNBC). L'essentiel part dans les mêmes postes : puces (les GPU de Nvidia et les silicium maison de type TPU ou Trainium), serveurs, et surtout béton, réseau et électricité pour des data centers toujours plus grands.
Cette débauche a un coût qui ne se lit pas seulement dans les bilans : la construction et le fonctionnement de ces installations pèsent lourd sur les réseaux électriques et les ressources en eau, un sujet que nous avons détaillé à propos du coût écologique des data centers géants.
Pourquoi parler de « bulle » ?
Le mot revient avec insistance, mais il faut le manier avec prudence : dire qu'il y a une bulle, c'est formuler un pari sur l'avenir, pas constater un fait établi. Les arguments des sceptiques reposent néanmoins sur un déséquilibre réel entre la dépense et les revenus qu'elle génère aujourd'hui.
Le premier argument est celui de l'écart entre l'investissement et l'usage. Une étude de l'initiative NANDA du MIT, très commentée, a estimé que 95 % des projets pilotes d'IA générative en entreprise ne produisaient encore aucun effet mesurable sur les comptes (Fortune, The Hill). Le chiffre est contesté — le critère retenu, un retour sur investissement mesuré dans les six mois, est étroit — mais il nourrit une inquiétude de fond : la demande finale suit-elle vraiment la démesure de l'offre ?
Le deuxième argument porte sur les montages financiers. Plusieurs analystes s'alarment d'un « financement circulaire » : des fournisseurs de puces ou de cloud investissent dans leurs propres clients (comme dans les tours de table géants d'OpenAI ou d'autres laboratoires), lesquels utilisent ensuite cet argent pour acheter… leurs produits. Le risque est de fabriquer une illusion de demande et d'amplifier les pertes si la demande réelle déçoit (Global Finance, Business Standard). L'investisseur Michael Burry, rendu célèbre par son pari contre les subprimes en 2008, va jusqu'à comparer certaines de ces pratiques à celles d'Enron et parie ouvertement contre le secteur (Yahoo Finance).
L'autre lecture : un pari assumé
Face à ces alertes, les dirigeants des hyperscalers défendent une logique opposée : mieux vaut surinvestir et se retrouver avec des capacités en trop que sous-investir et rater le train de ce qu'ils présentent comme une rupture technologique majeure. La croissance à 82 % de Google Cloud, tirée par la demande en calcul pour l'IA, leur sert d'argument : la dépense, disent-ils, répond à une demande bien réelle, quitte à comprimer les marges le temps que les data centers se remplissent.
La différence avec la bulle Internet des années 2000 est aussi mise en avant : ce ne sont pas des start-up sans revenus qui brûlent du capital-risque, mais les entreprises les plus rentables du monde qui financent l'essentiel sur leurs propres bénéfices. C'est vrai — mais le trimestre d'Alphabet montre justement que cette limite est en train d'être franchie, puisque le groupe a dû recourir à l'endettement.
Ce qu'il faut surveiller
Le vrai risque n'est peut-être pas que l'IA « ne serve à rien » — elle est déjà largement diffusée — mais que le rythme de la dépense soit calibré pour un futur qui mettra plus de temps que prévu à arriver. Les data centers s'amortissent sur plusieurs années ; si les revenus tardent, la charge comptable, elle, tombera tout de suite. Des signaux de prudence apparaissent déjà en aval, certaines banques commençant à rationner leurs propres budgets IA faute de retours tangibles.
Trois indicateurs méritent d'être suivis dans les prochains trimestres : la trajectoire du flux de trésorerie libre des hyperscalers (le point de bascule de Google est un précédent, pas forcément une exception) ; le taux de remplissage réel des nouvelles capacités de cloud ; et la solidité des montages financiers croisés entre fournisseurs et clients, dont dépendent aussi les projets d'introduction en Bourse des grands laboratoires d'IA.
Pour l'heure, personne ne peut dire si l'on assiste à la phase d'investissement massif d'une transformation durable, ou au sommet d'un cycle spéculatif. Le trimestre d'Alphabet ne tranche pas le débat. Mais il envoie un signal clair : même le plus solide des géants ne peut plus faire semblant que cette course est gratuite.