Le 12 septembre, le patron d'Anthropic Dario Amodei a publié un texte appelant à « ralentir » la course à l'intelligence artificielle et à mieux en contrôler les évolutions. Deux jours plus tard, la presse d'État chinoise a retourné l'argument. Derrière l'appel à la prudence, elle voit un plaidoyer pour entraver les laboratoires chinois et préserver l'avance technologique de Washington. La lecture de Pékin, relayée en France par Courrier international, dit moins sur les risques de l'IA que sur la bataille qui se mène en parallèle, celle des normes et de l'open source.

Ce qu'a écrit Amodei, ce qu'en retient Pékin

Le texte de Dario Amodei, intitulé « We Must Pace the Frontier », défend un cadre en trois temps : des évaluateurs tiers dotés d'un accès permanent « comparable à celui d'un employé » au sein des laboratoires, une coordination entre démocraties, puis une coordination mondiale incluant la Chine. Anthropic ne s'engage unilatéralement que sur le premier point. Le reste tient de la proposition. On peut en lire le texte intégral en français sur Le Grand Continent, et notre article sur l'appel lui-même.

Deux mesures ont retenu l'attention à Pékin. Amodei recommande de « ne pas vendre de puces d'IA puissantes ni d'équipements de fabrication de semi-conducteurs à la Chine », de réprimer les réseaux de contrebande de processeurs et l'accès distant aux centres de données. Il vise aussi la « distillation non autorisée » par des entreprises de « pays autoritaires », cette technique qui permet à un modèle d'apprendre des réponses d'un modèle plus avancé pour en reproduire les capacités à moindre coût.

C'est ce couple, restriction matérielle et police de la distillation, que la presse chinoise a isolé. Le reste du plan, l'audit interne des laboratoires américains, a été largement laissé de côté.

Le procès en « guerre froide »

La réplique la plus citée vient du Global Times, quotidien proche du Parti communiste. Le journal qualifie l'approche d'Amodei de « manuel de la Guerre froide » déguisé en préoccupation de sécurité, selon les reprises qu'en ont faites Clubic et Le Big Data le 14 septembre. L'objectif réel, affirme le média, ne serait pas d'assurer la sécurité mais de freiner l'innovation chinoise, de « préserver l'hégémonie technologique américaine » et d'exclure la Chine du système mondial de gouvernance de l'IA.

L'argument que Pékin met en avant est celui d'une contradiction : Anthropic réclamerait une prudence planétaire tout en cherchant à limiter les moyens techniques d'un seul acteur. Le Global Times y voit une asymétrie qui sape la confiance nécessaire à toute coopération, et juge « hypocrite » l'idée qu'écarter la Chine réduirait les risques globaux plutôt que de les aggraver.

Ces formules relèvent de la rhétorique d'État, pas d'une position officielle du gouvernement chinois, et elles servent aussi un intérêt, car Amodei plaide effectivement pour un durcissement des contrôles à l'export qui viserait d'abord les laboratoires chinois. Le fond du désaccord, comme le note la synthèse chinoise, porte moins sur l'existence des risques que sur la question de savoir qui écrira les règles.

L'open source, nerf du désaccord

Ce qui donne du poids à la lecture de Pékin, c'est la place prise par les modèles chinois en accès ouvert. Ici on quitte la rhétorique pour des faits documentés. Depuis l'effet de surprise créé par DeepSeek R1 fin 2024, dont la sortie avait provoqué la plus forte perte en une séance de l'histoire boursière américaine pour Nvidia, une famille de modèles « open-weight » chinois s'est imposée : DeepSeek, Qwen d'Alibaba, ou encore les modèles ouverts de Baidu. L'analyse de Stanford HAI souligne que ces acteurs misent sur des modèles économes en calcul et taillés pour un déploiement flexible en aval.

L'adoption suit. Entre novembre et décembre 2025, sept des dix modèles les plus téléchargés sur la plateforme Hugging Face provenaient de laboratoires chinois, et l'écosystème Qwen y comptait plus de 100 000 modèles dérivés, rapporte The Register. Un partenaire du fonds Andreessen Horowitz estimait qu'environ 80 % des jeunes pousses américaines construisent leurs applications sur des modèles de base chinois. Une commission du Congrès américain a elle aussi alerté sur le risque que cette diffusion menace l'avance des États-Unis.

La question de la distillation ajoute une couche de tension. Début 2025, au lendemain du choc DeepSeek, OpenAI avait affirmé disposer d'indices que la start-up chinoise avait entraîné ses modèles en distillant les réponses des siens, sans en apporter la preuve publique. La proposition d'Amodei de « réprimer » cette pratique quand elle vient de « pays autoritaires » reprend donc un grief déjà formulé côté américain. Les restrictions matérielles sont, pour leur part, anciennes. Washington a imposé ses premiers contrôles à l'export de semi-conducteurs avancés vers la Chine en octobre 2022.

Pour Pékin, le raisonnement se retourne. Ces restrictions, loin d'arrêter la course, ont poussé ses laboratoires à optimiser, et l'ouverture des modèles est devenue son levier d'influence. Réprimer la distillation reviendrait, dans cette lecture, à couper une des voies par lesquelles cet écosystème s'est développé.

Deux visions de la gouvernance mondiale

Le désaccord technique en recouvre un autre, politique. Le 17 juillet, à la conférence mondiale sur l'IA de Shanghai, Xi Jinping a annoncé la création d'une Organisation mondiale de coopération sur l'IA, présentée comme une réponse « juste et équitable » à la domination occidentale du secteur ; vingt-neuf pays en ont signé l'acte fondateur, selon The Diplomat. Le 13 septembre, au sommet des BRICS de New Delhi, il a prolongé cette offensive en proposant une « zone open source » pour le bloc et 5 000 places de formation destinées aux pays en développement sur cinq ans, sujet que nous avions traité.

Cette stratégie présente les modèles ouverts chinois comme un bien public offert au Sud global, et se pose en contrepoids à un modèle américain centré sur la sûreté et le contrôle. Quand un dirigeant de laboratoire américain plaide pour une gouvernance qui commencerait entre démocraties avant d'inclure la Chine, Pékin y lit la confirmation de sa thèse, que les règles se dessinent pour l'exclure. Aux États-Unis mêmes, la régulation de l'IA est devenue un clivage partisan, signe que la bataille dépasse la seule rivalité avec Pékin.

Les deux camps invoquent la sécurité, mais aucun ne veut laisser l'autre prendre les devants. Amodei le reconnaît d'ailleurs à demi-mot en réservant la coordination mondiale au dernier étage de son plan. Reste un fait vérifiable, sur lequel se testera la sincérité des uns et des autres : aucune instance ne réunit aujourd'hui les laboratoires américains et chinois autour d'engagements contraignants, et la prochaine échéance de la nouvelle organisation portée par Pékin n'est pas encore fixée.