Google, Microsoft, Amazon, Meta : tous avaient promis d'effacer leur empreinte carbone d'ici la fin de la décennie. Tous voient aujourd'hui leurs émissions grimper, tirées par la construction frénétique de data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Les rapports environnementaux publiés au premier semestre 2026 racontent la même histoire embarrassante : la course à l'IA se paie en gaz à effet de serre, et elle éloigne les géants du numérique de leurs propres objectifs « net zero ».
Des courbes qui montent quand elles devaient descendre
Le constat est têtu. Dans son rapport environnemental 2025, Google reconnaît que son bilan carbone total a progressé de 18 % sur un an, et qu'il est désormais 81 % supérieur à son niveau de 2019, l'année de référence choisie pour mesurer ses efforts. Or l'entreprise s'est engagée à diviser par deux ces mêmes émissions d'ici 2030. Elle marche pour l'instant dans la direction opposée.
Microsoft est logé à la même enseigne. Le groupe a déclaré environ 20 millions de tonnes équivalent CO₂ sur son exercice 2025, soit une hausse de 25 % en un an et d'à peu près un quart depuis 2020, date de sa promesse de devenir « carbone négatif » en 2030. Interrogée, la directrice du développement durable de Microsoft a refusé de réaffirmer clairement que cet objectif restait tenable. Chez Amazon, le bilan 2024 s'établit à 68,25 millions de tonnes, en hausse de 6 %, l'entreprise renvoyant sa neutralité à 2040 plutôt qu'à 2030.
Dans chaque rapport, la cause désignée est la même : l'expansion des centres de données. Amazon attribue explicitement sa hausse « principalement à la construction de data centers ». Microsoft pointe l'extension de son parc et l'arrêt d'achats de certificats verts qu'il jugeait peu crédibles. Google, lui, voit ses émissions dites de « scope 3 » — celles de sa chaîne d'approvisionnement, qui pèsent 80 % de son total — bondir de 25 %, sous l'effet du béton, de l'acier et des puces nécessaires à ses nouveaux bâtiments.
Le cas Meta, ou les limites de la comptabilité verte
Meta occupe une place à part, révélatrice d'un tour de passe-passe comptable répandu dans le secteur. L'entreprise affirme avoir atteint la neutralité carbone pour ses opérations depuis 2020 et couvrir 100 % de la consommation électrique de ses data centers par de l'énergie renouvelable. Le mécanisme : acheter, ailleurs sur le réseau, des certificats d'électricité verte pour « compenser » un courant qui, physiquement, reste largement fossile là où tournent les serveurs.
La réalité brute est moins flatteuse. Les émissions de scope 3 de Meta ont augmenté d'environ un million de tonnes en 2024, et le groupe reconnaît lui-même que « l'IA stimule la croissance de l'entreprise, ce qui accroît la demande d'énergie et d'eau ». Autrement dit, la neutralité affichée tient à un artifice de compensation, pas à une baisse réelle de la consommation. C'est précisément ce décalage entre les tonnes déclarées et les tonnes réellement rejetées qui nourrit les accusations d'écoblanchiment, et que nous avions déjà documenté à propos des calculs d'empreinte des data centers.
L'IA, une soif d'électricité sans précédent
Derrière ces bilans, il y a une demande énergétique qui change d'échelle. Selon le rapport « Energy and AI » de l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données devrait doubler d'ici 2030 pour atteindre environ 945 térawattheures — soit un peu plus que toute l'électricité consommée aujourd'hui par le Japon, et près de 3 % de la demande mondiale. L'IA est le premier moteur de cette envolée : sa part dans la consommation des data centers pourrait passer d'environ 5-15 % aujourd'hui à 35-50 % en 2030.
La dynamique est particulièrement brutale aux États-Unis, où les data centers représenteront près de la moitié de la croissance de la demande électrique d'ici la fin de la décennie. Un chiffre parle de lui-même dans les comptes de Microsoft : ses émissions liées à l'électricité achetée ont bondi de 945 % entre 2024 et 2025, l'entreprise ayant cessé de masquer sa consommation réelle derrière des certificats qu'elle juge désormais non additionnels. Cette même consommation explosive se lit à l'échelle d'un seul produit : chez Google, le déploiement de l'assistant Gemini a fait gonfler la facture d'électricité et d'eau des services concernés.
Des parades réelles, mais qui ne suffisent pas
Les géants ne restent pas inertes. Microsoft a contractualisé 19 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables en 2024 et acheté près de 22 millions de tonnes de crédits de retrait de carbone. Meta soutient plus de 15 gigawatts de projets éolien et solaire, et pousse le rendement de ses data centers (indicateur PUE de 1,08, proche de l'optimum théorique). Amazon met en avant l'électrification de ses flottes de livraison. Tous investissent aussi massivement dans le nucléaire et, pour certains, dans le gaz — l'AIE prévoit d'ailleurs que le gaz naturel fournira 175 TWh supplémentaires pour alimenter les serveurs américains.
Google, de son côté, met en avant un objectif plus exigeant que la simple compensation : faire tourner l'ensemble de ses opérations sur une électricité « sans carbone 24 heures sur 24 » d'ici 2030, c'est-à-dire décarbonée à chaque instant et sur chaque réseau, sans passer par la moyenne annuelle qui autorise les artifices. Le groupe en est aujourd'hui à 65 % en moyenne — un progrès réel, mais un objectif d'autant plus dur à tenir que la demande, elle, ne cesse d'enfler : sa charge électrique a crû de 37 % en un an.
Le problème est arithmétique : ces gains sont pulvérisés par le rythme de construction. Améliorer l'efficacité d'un data center de quelques pourcents ne compense pas le doublement du parc. Et l'appétit énergétique des serveurs a des effets locaux tangibles, du bruit permanent qui rend malades les riverains à la pression sur les réseaux électriques et l'eau de refroidissement.
Une transparence sous surveillance
Reste une inconnue de taille : la fiabilité des chiffres. Les méthodologies varient d'un groupe à l'autre — scopes retenus, périmètre, recours aux certificats verts —, ce qui rend les comparaisons directes hasardeuses et gonfle ou dégonfle les bilans selon les conventions choisies. C'est ce flou que dénonçait récemment le secrétaire général de l'ONU, qui a réclamé « toute la vérité » sur le coût climatique de l'IA et une transparence bien plus grande des acteurs du numérique.
En attendant, le message des rapports 2025-2026 est sans ambiguïté. Les entreprises qui vantent l'IA comme un outil au service de la transition écologique sont aussi celles dont l'empreinte carbone recommence à grimper à cause d'elle. Le « rêve zéro carbone » n'est pas mort, mais il recule à mesure que se construisent les cathédrales de silicium censées faire tourner la révolution.