L'intelligence artificielle générative est une formidable machine à idées. Mais elle est presque incapable de reconnaître, parmi celles qu'elle produit, lesquelles sont réellement créatives. C'est le paradoxe que pointe le chercheur en sciences de gestion Armand Hatchuel dans une chronique au Monde, en s'appuyant sur une étude publiée en 2025 : la véritable puissance créative ne réside pas dans l'IA elle-même, mais dans l'usage humain qui en est fait.

Beaucoup d'idées, peu de discernement

L'étude qui sous-tend la démonstration est signée de la chercheuse Joy Desdevises et a paru dans la revue Frontiers in Psychology. Le protocole confronte ChatGPT à des participants humains sur une épreuve classique de créativité, la « tâche de l'œuf » : trouver le plus grand nombre de solutions pour empêcher un œuf lâché de se briser.

Sur le plan de la quantité, la machine écrase la concurrence. Là où les humains proposent une poignée d'idées avant de fatiguer, le modèle en aligne plusieurs dizaines, sans jamais s'épuiser. Il génère même davantage de solutions originales en valeur absolue. Productivité, donc : sur ce terrain, l'IA est imbattable.

Mais la fluidité n'est pas la créativité. Comme les humains, le modèle reste majoritairement prisonnier d'un « biais de fixation » : l'essentiel de ses propositions emprunte les chemins les plus convenus, les réponses attendues. La nouveauté reste minoritaire dans le flot.

Le tri, angle mort de la machine

C'est sur la phase d'évaluation que se joue l'essentiel, et que l'IA décroche. Invité à juger ses propres idées, le modèle accorde des notes quasi identiques aux solutions banales et aux solutions originales : il ne perçoit pas la différence. Les humains, eux, distinguent spontanément ce qui sort de l'ordinaire de ce qui ne fait que le reproduire.

Or c'est précisément ce tri qui fait la valeur créative. Produire mille idées ne sert à rien si l'on ne sait pas repérer les deux ou trois qui méritent d'être poussées. La créativité n'est pas seulement la capacité à imaginer, mais celle de hiérarchiser, de reconnaître le saillant — une opération de jugement que l'IA exécute mal.

De là, la conclusion d'Armand Hatchuel : l'IA générative n'est pas un créateur autonome, mais un assistant. Elle élargit le champ des possibles à un coût quasi nul ; il revient à l'humain de discerner, dans cette abondance, ce qui relève réellement de l'invention. La puissance créative reste un usage, pas une propriété de la machine.