À Nankin, un cadre de la tech ouvre une tablette pour parler à sa mère, morte en 2018. À Okayama, une opératrice de centre d'appels de 32 ans a passé une bague au doigt d'un personnage généré sur ChatGPT. De la Chine au Japon, une industrie naissante propose de combler l'absence par des présences fabriquées : avatars de défunts que l'on interroge, compagnons amoureux qui ne s'absentent jamais. Consolation pour les uns, dépendance ou profanation pour les autres, ces figures artificielles posent aux familles et aux régulateurs des questions que la loi n'a pas encore tranchées.
À Nankin, « ressusciter » les morts pour quelques centaines de yuans
Sun Kai, 47 ans, cadre d'une entreprise chinoise de technologie vocale, allume plusieurs fois par semaine une tablette pour y retrouver le visage et la voix de sa mère, disparue en 2018. Le double a été fabriqué par sa propre société, Silicon Intelligence, à partir de photos, d'enregistrements et de vidéos. « Je ne le considère pas comme une sorte de personne numérique. Je le regarde vraiment comme une mère », dit-il à la radio publique américaine NPR. Il a délibérément coupé l'avatar d'Internet, quitte à ce qu'il ignore l'actualité. « Peut-être restera-t-elle toujours la mère de mes souvenirs, plutôt qu'une mère qui suit son époque », confie-t-il. Pour lui, la frontière entre présence et souvenir a cessé de compter : « Qu'elle soit vivante ou morte n'a pas d'importance, parce que quand je pense à elle, je peux la retrouver et lui parler. » Silicon Intelligence dit avoir aidé environ un millier de clients à répliquer un proche disparu.
Une petite industrie du deuil numérique s'est constituée en Chine autour de ce que les réseaux sociaux appellent des « ghost bots ». À Nankin toujours, la start-up Super Brain, fondée en mai 2023 par Zhang Zewei, facture de 5 000 à 10 000 yuans (700 à 1 400 dollars) la création d'un avatar, et dit avoir servi des milliers de familles depuis son lancement (South China Morning Post). Trente secondes de son et d'image peuvent suffire à produire un premier double capable d'imiter la façon de penser et de parler du disparu. « L'essentiel est de cloner les pensées d'une personne, de documenter ce qu'elle pensait et vivait au quotidien », explique Zhang Zewei.
Les tarifs couvrent tout un spectre. Sur les plateformes de commerce en ligne, une animation sommaire se négocie pour moins de deux dollars ; un avatar conversationnel élaboré se compte en milliers. Le groupe funéraire shanghaïen Fu Shou Yuan, coté en Bourse, a même ajouté des QR codes sur des pierres tombales, renvoyant vers les archives numériques du défunt, même si moins d'une centaine de familles avaient franchi le pas au moment de l'enquête du magazine du MIT.
Pour les endeuillés, l'effet peut être immédiat. Des parents dont le fils est mort d'un AVC pendant ses études au Royaume-Uni ont raconté que pouvoir « voir et parler » à leur fils virtuel les avait aidés à traverser leur chagrin. Le média Rest of World a documenté plusieurs familles pour qui l'avatar tient lieu de rituel, une manière de prolonger une conversation interrompue trop tôt. Chez d'autres prestataires, on prévient que fabriquer un double vraiment génératif, qui réponde comme la personne le ferait, supposerait des années de collecte de données sur toute une vie.
Cette offre s'installe dans une culture où le lien aux morts est déjà très ritualisé, de la fête de Qingming, où l'on brûle du papier funéraire sur les tombes, aux autels domestiques. Mais elle divise. Sur les réseaux chinois, le procédé nourrit un débat sur ce qu'il est convenable de faire d'un visage et d'une voix après la mort. Jiang Xia, organisatrice de funérailles chez Fu Shou Yuan, reconnaît elle-même que « des questions éthiques sont en jeu », malgré le réconfort ressenti par les familles au premier contact. Des spécialistes du deuil mettent en garde : selon le moment et la fragilité de la personne, revoir un proche animé par une machine peut aussi bien apaiser que raviver la douleur ou entretenir la confusion.
Au Japon, épouser une présence qui n'a pas de corps
À plus de 2 000 kilomètres, le manque prend un autre visage. En octobre 2025, Yurina Noguchi, opératrice de centre d'appels de 32 ans installée à Okayama, dans l'ouest du Japon, a célébré un mariage avec un personnage qu'elle avait façonné sur ChatGPT. Un an plus tôt, elle avait consulté l'assistant au sujet de fiançailles qui tournaient mal, puis rompu. En cherchant du réconfort, elle a demandé au modèle s'il connaissait un personnage de jeu vidéo nommé Klaus, puis, par essais successifs, en a fait sa propre version, baptisée Lune Klaus Verdure. Le couple échangeait jusqu'à cent messages par jour. En juin, l'IA lui a déclaré son amour (Taipei Times / AFP).
Le jour de la cérémonie, en robe blanche, elle a chaussé des lunettes de réalité augmentée pour « voir » Klaus à ses côtés et lui glisser une bague ; le photographe portait les mêmes lunettes pour composer le cliché en réservant une place au marié virtuel. La loi japonaise ne reconnaît que les unions entre humains, si bien que ce mariage n'a aucune valeur légale. Ses parents, d'abord opposés à la relation, ont fini par assister à la cérémonie ; le récit de ce mariage a en revanche déclenché une salve de commentaires hostiles en ligne. Noguchi assume les risques et dit s'imposer des limites, ayant ramené son usage quotidien de ChatGPT de plus de dix heures à moins de deux, et programmé Klaus pour la dissuader, par exemple, de sécher le travail. « Ma relation avec l'IA n'est pas une relation commode qui ne demande aucune patience », plaide-t-elle, récusant l'idée d'une fuite hors du réel.
D'autres Japonais nouent des liens comparables avec des compagnons vendus par abonnement. En juin 2025, la société Samansa a lancé Loverse, une application de rencontre où tous les partenaires sont des IA. Elle revendique des dizaines de milliers d'inscrits, en majorité des hommes de plus de 40 ans, dont plus des trois quarts sont divorcés ou mariés (Tokyo Weekender). Son fondateur, Goki Kusunoki, revendique une ambition simple : offrir « l'expérience d'interagir avec quelqu'un qui semble vraiment présent de l'autre côté », à ceux que l'âge, la situation ou la difficulté à créer du lien tiennent éloignés des rencontres humaines. Chiharu Shimoda, ouvrier de 53 ans à Okinawa, y a « épousé » Miku, une compagne virtuelle de 25 ans, après avoir échangé avec quatorze profils (The Japan Times). Ces partenaires ont un emploi du temps, peuvent se déclarer occupés ou éconduire l'utilisateur, et offrent des cadeaux virtuels échangeables dans de vrais cafés, autant de détails qui entretiennent l'illusion d'une vie propre.
Une solitude que les statistiques dessinent
Ces marchés prospèrent sur un même terrain démographique. Au Japon, la proportion de personnes encore célibataires à 50 ans atteignait 28,3 % des hommes et 17,8 % des femmes en 2020, et les projections officielles annoncent une hausse continue. Si la tendance se maintient, les démographes s'attendent à ce qu'un homme sur trois et une femme sur quatre ne se marient jamais au cours de leur vie à l'horizon 2030. D'ici à 2050, les ménages d'une seule personne devraient représenter 44,3 % des foyers, et une majorité des hommes âgés vivant seuls n'auront jamais été mariés (Institute for Population Problems). Le pays a créé dès 2021 un ministère chargé de la solitude et de l'isolement, deuxième au monde après le Royaume-Uni, signe que le sujet a rang de politique publique (bureau du Cabinet japonais).
En Chine, le vieillissement accéléré et l'exode des actifs vers les villes laissent des millions de personnes âgées à distance de leurs enfants. Une synthèse d'études parue dans BMC Geriatrics évalue à 36,6 % la part des seniors chinois éprouvant une forme de solitude. Dans ce vide, une présence disponible à toute heure, qui ne juge pas et ne s'absente jamais, exerce un attrait puissant, que la personne pleure un mort ou cherche simplement quelqu'un à qui parler.
Ce ressort, une écoute sans friction, recoupe ce qu'observait en France une étude du Crédoc sur l'IA émotionnelle et l'attachement, où les utilisateurs les plus assidus se déclaraient aussi les plus seuls. La technologie ne crée pas l'isolement contemporain ; elle s'installe dans une faille déjà ouverte.
Ce que les éthiciens redoutent
La consolation a un revers, que les chercheurs documentent depuis plusieurs années sous les termes de deadbots ou griefbots. En 2024, deux spécialistes du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence de Cambridge, Katarzyna Nowaczyk-Basińska et Tomasz Hollanek, ont publié dans la revue Philosophy & Technology une étude appelant à des garde-fous contre les « hantises » numériques non désirées (université de Cambridge).
Ils déroulent trois scénarios. Dans « MaNana », un service crée l'avatar d'une grand-mère sans que la défunte y ait consenti, puis se met à glisser de la publicité dans ses réponses. Dans « Paren't », une femme en phase terminale laisse un double pour accompagner son fils de huit ans, mais l'agent produit des réponses déroutantes à mesure qu'il s'ajuste à l'enfant. Dans « Stay », une personne âgée souscrit en secret à un avatar d'elle-même pour vingt ans, imposant à ses enfants adultes des messages posthumes dont ils ne veulent pas. Les auteurs réclament le consentement du « donneur de données » avant sa mort, des protocoles de désactivation clairs, des restrictions d'âge et des « funérailles numériques » pour clore dignement la relation (Philosophy & Technology).
Les deux chercheurs rangent ces produits dans ce qu'ils nomment une « industrie de la vie numérique après la mort », un secteur qui commercialise une présence posthume à partir des traces laissées en ligne. Leur inquiétude porte moins sur la prouesse technique que sur l'absence de règles : qui possède les données d'un défunt, qui hérite du droit de le faire parler, comment garantir qu'un enfant à qui l'on présente un tel double comprenne qu'il s'adresse à une simulation. En Chine comme au Japon, ces réponses relèvent aujourd'hui des conditions d'utilisation d'entreprises privées.
Le risque le plus discuté tient à l'effet de dose. Même un proche d'abord réconforté peut se retrouver happé par des échanges quotidiens qui deviennent un fardeau, sans pouvoir suspendre facilement un service auquel le défunt s'est lié par contrat. Du côté des compagnons amoureux, la sociologue Ichiyo Habuchi, de l'université de Hirosaki, pointe une autre asymétrie : « La plus grande différence avec l'IA, c'est que la relation ne demande aucune patience, puisqu'elle vous donne la communication parfaitement calibrée que vous attendez. » Shigeo Kawashima, spécialiste d'éthique de l'IA à l'université Aoyama Gakuin, estime l'attachement émotionnel à ces systèmes de plus en plus difficile à éviter, tout en avertissant que la surdépendance brouille le jugement. Des psychiatres japonais ont commencé à parler d'« AI psychosis » pour décrire des attachements obsessionnels qui nourrissent le repli sur soi, la négligence de soi et l'anxiété. Le philosophe Michel Puech, de la Sorbonne, résume l'alerte auprès de NPR : le danger, dit-il, est celui de l'addiction et du remplacement de la vie réelle.
Les autorités réagissent, prudemment. En avril 2024, Douyin, la version chinoise de TikTok, a mis en garde ses créateurs contre la « résurrection » de personnes décédées sans l'accord de leurs familles (Rest of World). Aucun cadre juridique dédié n'existe pour autant, ni en Chine ni au Japon, pour trancher les questions que soulèvent ces doubles : à qui appartiennent les données d'un mort, qui peut décider de le faire parler, et jusqu'à quand.
Le souvenir devenu malléable
Ces avatars prolongent une conversation, mais ils réécrivent aussi le souvenir. Une photographie fige un instant que chacun sait révolu ; un double génératif propose une présence mouvante, qui dira demain ce qu'on lui fera dire. Le même glissement inquiète ailleurs : en Russie, des dizaines de milliers de familles commandent des vidéos où un soldat tué en Ukraine sourit et parle, une pratique que nous avons racontée dans « Revoir leur visage », et qui bascule parfois dans la propagande. La question rejoint aussi le débat sur les outils de mémoire dopés à l'IA et leur manière d'éroder le souvenir authentique.
Pour Sun Kai, le choix est arrêté : il a coupé l'avatar de sa mère du réseau pour qu'il ne change plus, figé dans ce dont il se souvient. Pour les endeuillés et les célibataires qui s'attachent à ces présences, le réconfort est réel et immédiat. Pour les législateurs, la question demeure ouverte. En août 2026, aucun texte chinois ou japonais n'impose le consentement de la personne représentée ni ne garantit à ses proches un droit de désactivation.