Dans une tribune publiée par « Libération » le 14 octobre 2026, l'écrivaine et ancienne cheffe de produit de Google Sarah Tadlaoui s'interroge sur ce que l'IA fait à l'écriture. Son argument : une machine qui parle avec nos tournures et nos émotions pourrait finir par nous programmer en retour, d'où la nécessité de garder des espaces de réflexion et d'écriture sans elle. C'est une opinion, mais elle croise des travaux mesurés.
Qui écrit cette tribune
Sarah Tadlaoui, 39 ans, franco-marocaine et diplômée de l'université Columbia, a travaillé pour une mission humanitaire de l'ONU en Colombie avant de rejoindre l'unité d'intelligence artificielle de Google comme cheffe de produit, où elle a vu émerger l'IA générative, rapporte Afrik.com. Son premier roman, Croire au code (Éditions Héloïse d'Ormesson, 27 août 2026), suit une docteure en IA issue d'un milieu populaire, recrutée par une start-up puis broyée par la méritocratie de la tech. Le livre figure dans la première sélection du prix Médicis et parmi les douze titres en lice pour le Wepler-Fondation La Poste, selon Brut.
L'argument : la langue qui se retourne
Tadlaoui part d'une gêne qu'elle dit partager avec beaucoup, celle de l'écrivain devant la machine qui écrit. Ce qui la dérange, c'est la matière même de l'outil. La machine n'emprunte pas seulement nos mots, elle imite nos tournures et nos registres affectifs. En nous renvoyant une version lissée de notre propre langue, elle pourrait reformater à bas bruit notre manière de penser et de dire. Pour l'autrice, la parade est pratique plus que théorique. Elle consiste à préserver des moments d'écriture où l'outil n'entre pas.
Ce que disent les mesures
La crainte rejoint une observation documentée. Une étude de l'Institut Max Planck pour le développement humain, pas encore relue par les pairs, a isolé des mots que ChatGPT insère volontiers, puis suivi leur fréquence dans des vidéos et podcasts : après le lancement de l'outil, « delve » a progressé d'environ 48 % et « adept » de 51 % dans des contenus académiques parlés, détaille Scientific American. L'explication la plus simple reste que les orateurs rédigent d'abord leurs interventions avec l'IA, et le résultat porte sur des versions datées des modèles.
Côté écriture, le Journal du Net décrit une « écriture clonée » où les styles convergent vers un même lissage. Des chercheurs de l'université de New York avaient montré, à la conférence ICLR 2024, que l'assistance d'un grand modèle réduisait la diversité lexicale et argumentative des textes produits.
Une opinion, pas un verdict
La tribune reste un texte d'opinion. D'autres écrivains tiennent le discours inverse. Dans Libération toujours, Anton Beraber défend l'idée que la machine révèle ce que la littérature sait faire que la statistique ne sait pas. Tadlaoui ne nie pas l'outil, elle réclame un territoire à l'écart, dans la lignée des appels à continuer de penser par soi-même face à l'IA. Son pari rejoint la formule d'Ève Lambert, pour qui « mon écriture, c'est de la pensée » : écrire sans assistance, c'est garder la main sur ce qu'on pense.
Le jury du Médicis publie sa deuxième sélection le 15 octobre et proclame son lauréat le 2 novembre ; le prix Wepler sera décerné le 9 novembre 2026.