Une note publiée le 19 août 2026 par les économistes de Goldman Sachs affirme repérer les premiers effets de l'intelligence artificielle sur l'emploi dans les grandes économies développées. Les métiers les plus exposés — centres d'appels, édition de logiciels, conseil, publicité, information — embauchent moins vite qu'auparavant, et le décrochage est le plus net en Allemagne, en Australie et aux États-Unis. La banque reste prudente sur la portée du phénomène, qu'elle décrit comme concentré sur un petit nombre de secteurs et de travailleurs.

Depuis deux ans, les prévisions sur l'IA et l'emploi relevaient surtout de l'extrapolation. La note de Goldman Sachs, relayée notamment par CNBC et PYMNTS, tente autre chose, mesurer dans les données déjà disponibles si l'adoption de l'IA se lit dans les statistiques du travail. Sa réponse est un oui nuancé.

Un signal faible, mais mesurable

Les économistes de la banque ont croisé le degré d'exposition à l'IA de plus de 800 métiers avec l'évolution de l'emploi et des offres d'embauche dans les principales économies développées depuis le second semestre 2022, moment où ChatGPT a popularisé les modèles génératifs.

Le résultat central est modeste. Selon la synthèse de Shafaqna, une hausse de 10 % de l'exposition d'un métier à l'IA n'est associée qu'à un ralentissement de 0,1 point de pourcentage de la croissance annuelle de l'emploi dans ce métier. À l'échelle d'un marché du travail entier, cela reste presque imperceptible, ce que la banque résume elle-même en parlant d'un effet « à peine visible » selon le résumé du rapport publié par Briefs. L'intérêt de l'étude n'est donc pas l'ampleur, encore faible, mais le fait qu'un lien statistique apparaisse là où il n'existait pas.

Où l'IA pèse le plus

Le décrochage se concentre sur quelques activités. Les centres d'appels affichent le recul le plus marqué : l'emploi du secteur est estimé à 39 % sous sa tendance de long terme aux États-Unis, 33 % au Canada et 27 % en Allemagne, d'après CNBC. L'édition de logiciels, le conseil en management et les services de publicité sont eux aussi passés nettement sous leur trajectoire habituelle.

C'est ce périmètre qui correspond aux « secteurs les plus exposés » cités par la presse française, marketing, publicité et information en tête. L'emploi dans les services d'information et de communication a ralenti dans presque toutes les grandes économies développées depuis 2022. Hors des États-Unis, il reste toutefois proche ou au-dessus de sa tendance longue dans la plupart des pays, ce qui distingue un ralentissement des embauches d'une destruction nette de postes.

Géographiquement, la relation entre exposition à l'IA et ralentissement des offres d'emploi est la plus prononcée en Allemagne, en Australie et aux États-Unis, avec des effets également visibles en France et au Canada. Elle est plus faible en Italie, au Japon et en Nouvelle-Zélande. Cette carte recoupe en partie celle de l'adoption : la banque situe l'usage de l'IA autour de 15 à 20 % des entreprises dans les économies développées les plus avancées, dont la France, les États-Unis, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, contre 10 à 15 % dans les pays émergents.

Les débutants en première ligne

Le point le plus commenté concerne l'âge et l'ancienneté. L'effet global de 0,1 point masque des écarts importants selon l'expérience. Pour les postes de début de carrière, le frein mesuré grimpe au-delà de 0,6 point de pourcentage en Australie et dépasse 0,2 point aux États-Unis, selon Shafaqna.

La banque n'observe pas de vague de licenciements chez les salariés expérimentés. Le mécanisme qu'elle décrit est plus discret. Les entreprises freinent l'ouverture de postes juniors, ceux dont les tâches répétitives sont les plus faciles à automatiser. Les jeunes actifs qui entrent dans les métiers de la connaissance et de la création de contenu seraient ainsi les plus touchés par les prochains déploiements, un constat convergent avec les analyses qui pointaient déjà une hausse du chômage des 20-30 ans dans les métiers technologiques exposés.

Corrélation n'est pas causalité

L'étude appelle plusieurs réserves, que Goldman Sachs formule d'ailleurs elle-même. La première tient à la méthode. Rattacher un ralentissement d'embauches à l'IA suppose d'isoler cet effet de tout le reste : correction de l'emploi tech après l'euphorie de 2021, remontée des taux d'intérêt, retournement de la publicité en ligne. Les métiers jugés « exposés à l'IA » sont aussi, souvent, ceux qui ont le plus recruté pendant la pandémie, donc ceux qui corrigent le plus fort aujourd'hui. La note établit une corrélation, pas une preuve de causalité.

La deuxième réserve porte sur le périmètre. La banque insiste sur le fait que les effets restent « concentrés sur un ensemble relativement limité de secteurs et de travailleurs », et non diffusés dans l'économie. Ce constat rejoint des travaux plus sceptiques sur les gains réels de l'IA en entreprise, comme ceux du spécialiste Jérémy Lamri, qui parle de gains de productivité encore marginaux.

Enfin, l'exposition d'un métier à l'IA reste une estimation théorique, fondée sur la part de tâches automatisables, et non une mesure de ce que les entreprises font réellement. Les mêmes économistes de Goldman Sachs avaient antérieurement chiffré à 6 à 7 % de la population active américaine le risque de déplacement à terme, avec une hausse temporaire du chômage d'environ 0,5 point pendant la phase de transition, tout en rappelant que le taux d'adoption effectif de l'IA générative restait bas il y a peu. Sous les usages actuels de la technologie, la part des emplois américains réellement menacée à court terme tombait, dans leurs estimations passées, autour de 2,5 %, un ordre de grandeur cohérent avec l'effet modeste mesuré aujourd'hui.

Un débat qui reste ouvert

Cette lecture n'est pas la seule. D'autres travaux défendent l'hypothèse inverse, celle d'une IA qui accompagne plutôt une hausse des effectifs dans l'information qu'une contraction. Les institutions publiques, elles, s'organisent pour trancher sur données : la Réserve fédérale américaine a créé un groupe de travail dédié à l'IA, à l'emploi et à la productivité.

La note de Goldman Sachs ne prétend pas clore ce débat. Elle documente un basculement statistique daté du second semestre 2022, mesuré sur 800 métiers, avec un effet moyen de 0,1 point et un maximum concentré sur les premiers emplois. Les prochaines vagues de données d'ici 2027 diront si ce signal s'amplifie ou s'il se dissout dans le bruit conjoncturel.