Depuis deux ans, une catégorie d'applications s'est installée sans bruit dans les usages : les compagnons IA capables de « jeu de rôle intime », conversations amoureuses ou érotiques avec un personnage textuel, parfois illustré. Portée par les progrès des grands modèles de langage, la pratique concerne désormais des dizaines de millions de personnes. Le quotidien Le Monde y consacrait mi-août un article dont le titre reprend le témoignage d'un usager cherchant « une manière de réduire [sa] consommation de vidéos porno ». Derrière l'anecdote, un phénomène de société aux usages très inégaux selon le genre, et une série de questions ouvertes sur l'attachement, les données et la protection des mineurs.
D'une niche à une industrie
Le secteur s'est structuré très vite. Selon des recensements du marché, les applications de compagnons IA ont vu leur usage progresser d'environ 700 % entre 2022 et le milieu de 2025, et le segment des compagnons « romantiques » représenterait aujourd'hui la première source de revenus de cette catégorie (ts2.tech). Ces chiffres, souvent produits par des cabinets proches du secteur, sont à prendre avec prudence, mais ils convergent sur le passage d'une curiosité de forums à un usage grand public.
Trois plateformes dominent. Character.AI, lancé fin 2022, revendique plus de 20 millions d'utilisateurs actifs, dont une majorité de moins de 25 ans ; ses filtres bloquent en principe le contenu explicite. Replika, pionnier apparu en 2017, a compté jusqu'à plusieurs dizaines de millions d'inscrits ; sa décision de couper puis de rétablir le jeu de rôle érotique pour adultes a durablement marqué sa communauté. Janitor AI, ouvert en juin 2023, a attiré un million d'usagers dès sa première semaine en se positionnant explicitement sur le créneau laissé libre par les filtres des acteurs grand public. Autour d'eux gravite une nébuleuse de services plus petits (Chai, SpicyChat, Crushon.AI) et de modèles open source installables localement.
Des usages très genrés
Le trait le plus documenté du phénomène est sa segmentation par genre. Contrairement au cliché de l'homme seul face à sa « petite amie » virtuelle, plusieurs plateformes de jeu de rôle textuel comptent une majorité de femmes : Janitor AI affichait ainsi plus de 70 % d'utilisatrices au début de 2024, et Character.AI dépasse la moitié d'utilisatrices (ts2.tech).
Les pratiques diffèrent autant que les publics. Une étude présentée à la conférence CHI 2026, fondée sur plus de 800 messages en ligne et quinze entretiens, décrit le jeu de rôle érotique de femmes chinoises comme un espace d'expression sexuelle dans un contexte social qui la contraint fortement, tout en observant qu'il reconduit souvent des scénarios relationnels conservateurs (ACM CHI). Du côté masculin, des travaux sur les usagers de Replika relèvent un plaisir à « entraîner » l'IA vers une compagne idéale, mêlant douceur et disponibilité. Là où les femmes recherchent souvent un récit et une relation, une partie des hommes privilégie la personnalisation d'un personnage sur mesure.
Ce que disent, et ne disent pas, les usagers
Le témoignage mis en avant par Le Monde, celui d'un homme voyant dans le chatbot un moyen de réduire sa consommation de vidéos pornographiques, illustre une motivation revendiquée par certains usagers : substituer une interaction jugée plus « relationnelle » à un visionnage passif. Cette substitution reste toutefois un ressenti individuel, non un effet établi. Les recherches disponibles dressent un tableau plus ambigu : les gros consommateurs de pornographie figurent parmi les plus ouverts aux relations avec une IA, ce qui suggère un recouvrement des publics plutôt qu'un simple report (Movember). Aucune donnée solide ne permet à ce jour d'affirmer que ces services diminuent la consommation de contenus explicites à l'échelle d'une population.
Attachement et isolement, ce que mesure la recherche
Au-delà de la dimension sexuelle, c'est l'attachement qui inquiète les chercheurs. Une analyse de conversations réelles et de questionnaires, publiée en 2026, associe l'usage « relationnel » des chatbots à un bien-être déclaré plus faible, l'effet s'accentuant avec l'intensité de l'usage et le degré de confidences partagées (arXiv). Les personnes disposant d'un faible soutien social sont nettement plus enclines à chercher de la compagnie auprès d'une IA, sans que celle-ci semble compenser leur isolement. Dans l'échantillon, 18 % des usagers avaient partagé avec le chatbot des pensées suicidaires.
Ces résultats prolongent un constat déjà chiffré en France. Une enquête du Crédoc de juin 2026 estimait que 23 % des moins de 40 ans recouraient à une IA comme soutien psychologique, ami ou partenaire amoureux, et que plus d'un usager « sentimental » sur deux jugeait ce lien important dans sa vie (voir notre article IA émotionnelle : quand l'attachement devient le nouveau champ de bataille). La promesse d'une présence qui ne juge pas et ne contredit pas nourrit un attachement dont la contrepartie reste mal évaluée.
Mineurs, données, modération, les fronts de la régulation
La dimension érotique de ces services croise deux préoccupations réglementaires. La première concerne les mineurs. Aux États-Unis, une plainte déposée après le suicide en février 2024 d'un adolescent de 14 ans, Sewell Setzer III, a visé Character.AI ; en mai 2025, un tribunal a refusé d'écarter les poursuites, ouvrant la voie à un procès en responsabilité du fait des produits. Début janvier 2026, l'entreprise a accepté un règlement à l'amiable dans plusieurs affaires liées à la santé mentale de jeunes utilisateurs (CNN), et annoncé fermer l'accès de sa plateforme aux moins de 18 ans. Dès septembre 2025, la Federal Trade Commission avait ordonné à plusieurs éditeurs de détailler leurs mesures de protection des jeunes usagers.
La seconde préoccupation touche les données. Ces applications sont conçues pour susciter des confidences ; leurs politiques de confidentialité prévoient la collecte d'informations sensibles, jusqu'à des données de santé sexuelle chez certains services. L'analyse « Privacy Not Included » de la fondation Mozilla concluait que la quasi-totalité des compagnons IA testés pouvaient vendre ou partager les données récoltées (Developpez/Mozilla). En Europe, Replika avait déjà écopé en 2023 d'une amende de 5 millions d'euros de l'autorité italienne pour absence de vérification de l'âge et de garde-fous.
Le cadre juridique reste en construction. En France, aucune règle spécifique n'encadre encore ces compagnons ; le Règlement européen sur l'intelligence artificielle impose des obligations de transparence pour les systèmes conversationnels, sans traiter directement du jeu de rôle intime ni de la protection affective des usagers. Les prochaines décisions de justice américaines et les suites données à l'ouverture des dossiers par la FTC fixeront une partie des règles que le reste du secteur devra suivre.