Et si le principal effet de l'intelligence artificielle générative n'était pas de remplacer des emplois, mais de dissoudre les manières de faire ensemble ? C'est la thèse défendue par une analyse publiée dans AOC : en enfermant chacun dans un tête-à-tête avec un agent conversationnel, l'IA rognerait les pratiques de partage, d'entraide et de travail à plusieurs qui font tenir les groupes. Une hypothèse forte — et politique, puisqu'elle relie la fragilisation du lien social aux conditions d'émergence des régimes autoritaires. Elle mérite d'être prise au sérieux, mais aussi soumise à l'épreuve des études disponibles.

Une thèse : l'IA privatise ce qui était collectif

L'argument central est le suivant : là où l'on demandait autrefois de l'aide à un collègue, à un camarade de promotion ou à un forum, on interroge désormais un modèle de langage. L'échange, jadis social, devient un dialogue clos entre un individu et une interface. Or beaucoup de savoirs et de solidarités se construisaient précisément dans ces frottements : demander, expliquer, corriger, discuter d'une meilleure façon de faire. En absorbant ces micro-interactions, l'IA ne détruirait pas frontalement les collectifs — elle les rendrait moins nécessaires, les reléguant à des espaces périphériques et peu mobilisateurs.

Cette lecture n'est pas isolée. Dès 2025, une autre analyse d'AOC observait que l'IA générative pouvait altérer la sociabilité au travail, en supprimant les occasions ordinaires de coopération. L'idée n'est pas que la technologie soit malveillante, mais que son ergonomie — un assistant toujours disponible, patient, sans jugement — décourage insensiblement le recours aux autres.

Ce que disent les études sur la solitude

Les données empiriques donnent un appui partiel à cette inquiétude, sans la valider en bloc. La recherche la plus citée est une étude conjointe du MIT Media Lab et d'OpenAI, publiée en 2025. En analysant des millions d'interactions et en suivant des participants sur quatre semaines, les chercheurs constatent qu'un usage quotidien élevé de ChatGPT est corrélé à davantage de solitude, à une plus grande dépendance émotionnelle et à une socialisation moindre. Les personnes qui engagent des conversations « personnelles » avec la machine sont celles qui déclarent les plus hauts niveaux de solitude, et les usagers intensifs tendent à considérer le chatbot comme un « ami ».

La prudence s'impose toutefois sur un point décisif : le sens de la causalité. Les auteurs eux-mêmes soulignent qu'il est difficile de savoir si l'outil rend seul, ou si ce sont les personnes déjà isolées qui s'y engouffrent. Plusieurs travaux vont dans ce second sens : les chatbots relationnels peuvent soulager une solitude préexistante à court terme, tout en risquant, à plus long terme, de se substituer aux liens humains. Autrement dit, l'IA n'invente pas l'atomisation ; elle s'installe dans ses interstices et peut l'amplifier. C'est cette ambivalence — soulagement immédiat, appauvrissement relationnel possible — que documentent aussi les débats français sur l'attachement à l'IA émotionnelle.

Le « vibe coding » et l'effacement des pairs

Le monde du développement logiciel offre un cas d'école. Le « vibe coding », terme popularisé en 2025 par l'ingénieur Andrej Karpathy, désigne une manière de programmer en décrivant son intention en langage naturel pour laisser l'IA produire le code. Cette pratique court-circuite précisément les rituels collectifs du métier. Le pair programming — deux développeurs codant en binôme, confrontant leurs approches avant de valider une solution — et la revue de code par les pairs sont des moments où l'on apprend les uns des autres et où se forge une culture commune.

Or, comme le relève le Journal du Net, le dialogue avec l'IA tend à contourner ces garde-fous : relecture humaine, discussion, validation croisée. Le développeur passe du statut de coauteur à celui de superviseur d'un texte qu'il ne maîtrise pas toujours. Le risque n'est pas seulement technique (dette et vulnérabilités) ; il est aussi social : moins de transmission entre juniors et seniors, moins de délibération collective sur « la bonne façon de faire ». Le collectif de travail ne disparaît pas d'un coup, mais il perd l'un de ses supports quotidiens.

Tutorat individuel contre apprentissage entre pairs

L'éducation illustre la même tension. Les systèmes de tutorat intelligents promettent un accompagnement personnalisé, disponible en permanence, adapté au rythme de chacun ; certaines méta-analyses les créditent d'effets supérieurs à l'enseignement en classe entière. Mais cette individualisation a un coût potentiel. L'apprentissage collaboratif repose sur un mécanisme précis : la confrontation de points de vue, qu'ils viennent d'un pair plus avancé ou d'un égal, provoque une « décentration » et nourrit la pensée, comme le rappellent les travaux sur le tutorat entre pairs et l'apprentissage coopératif.

Un tuteur IA parfaitement ajusté à l'élève supprime justement ce frottement fécond avec autrui. Il répond sans jamais avoir besoin qu'on lui explique, sans jamais être aidé en retour — or expliquer à un camarade est l'un des meilleurs moyens d'apprendre. La littérature pédagogique plaide donc, majoritairement, non pour un remplacement mais pour une complémentarité : l'IA ne sait fournir ni la coopération entre pairs, ni la motivation, ni la gestion collective des émotions. Reste que, sans dispositif explicite pour préserver le collectif, la pente ergonomique va vers le tête-à-tête. C'est aussi le sens de l'appel, récurrent, à continuer de penser par soi-même face à l'IA.

L'atomisation, un terreau politique

La partie la plus ambitieuse de la thèse est politique, et convoque Hannah Arendt. Dans Les Origines du totalitarisme, la philosophe soutient que les mouvements totalitaires prospèrent sur une masse d'individus atomisés, isolés, privés des solidarités ordinaires — communautaires, professionnelles, associatives. Comme le résume un essai d'Aeon, Arendt fait de la solitude non un simple malaise privé mais une condition politique : l'isolement détruit l'espace où l'on agit et pense avec d'autres, et livre les individus désaffiliés aux idéologies qui leur promettent une nouvelle appartenance.

Transposée à l'IA, l'hypothèse est la suivante : en multipliant les tête-à-tête avec des machines et en raréfiant les expériences du commun, la technologie affaiblirait les corps intermédiaires qui font contrepoids au pouvoir. Il faut la prendre pour ce qu'elle est — une analogie éclairante, non une démonstration. Arendt écrivait à propos de la terreur d'État, pas d'assistants conversationnels ; rien ne prouve qu'un usage massif de l'IA débouche mécaniquement sur l'autoritarisme. Mais l'intuition mérite attention : les régimes illibéraux contemporains s'appuient volontiers sur des infrastructures numériques, et une société où le lien horizontal se distend offre moins de résistance.

Une hypothèse à surveiller plus qu'un verdict

Au total, la thèse d'une « fin des collectifs » est plus stimulante qu'entièrement établie. Les études confirment une corrélation entre usage intensif d'IA conversationnelle et solitude, sans trancher la causalité ; le vibe coding et le tutorat individuel montrent des érosions réelles de pratiques collectives, mais aussi des usages hybrides où l'humain reste central ; le pont vers l'autoritarisme relève de l'avertissement philosophique, non du constat mesuré. Ce qui rend l'analyse précieuse, c'est moins sa prédiction que la question qu'elle impose : quelles institutions, quels choix de conception et quelles habitudes faut-il cultiver pour que l'IA reste un outil de coopération plutôt qu'un dissolvant du commun ? La réponse n'est pas dans la technologie seule, mais dans la place que les collectifs sauront lui laisser — ou lui reprendre.