Chatbots et « aperçus IA » partagent une même promesse : donner à l'internaute la réponse qu'il cherche sans qu'il ait à cliquer sur le moindre lien. Or le lien hypertexte n'est pas un détail d'ergonomie — c'est la brique qui a fait le Web, et le rouage qui finance une bonne part de l'information en ligne. À mesure que les moteurs répondent à la place des sites, les études convergent : les clics vers les éditeurs s'effondrent, au point que le secteur a forgé un terme pour décrire l'horizon qui se dessine, le « Google Zero ». Enquête sur une mutation qui menace l'économie du Web ouvert.
Le lien, brique oubliée du Web
Quand Tim Berners-Lee invente le World Wide Web à la fin des années 1980, son idée maîtresse n'est pas la page mais le lien : la possibilité de relier n'importe quel document à n'importe quel autre, de manière décentralisée. C'est cette structure de renvois qui a donné sa forme au Web — et qui a permis aux moteurs de recherche de le cartographier. L'algorithme fondateur de Google, PageRank, repose entièrement sur cette logique : plus une page reçoit de liens, plus elle est jugée pertinente.
Le lien n'est pas qu'une architecture technique, c'est aussi un contrat économique implicite. Un moteur de recherche indexe le contenu des éditeurs et, en échange, leur renvoie du trafic — donc de l'audience, donc des revenus publicitaires ou d'abonnement. Ce troc a soutenu pendant vingt ans l'essentiel de la presse en ligne, des blogs indépendants aux grands quotidiens. C'est précisément ce contrat que l'intelligence artificielle générative vient rompre.
La promesse de l'IA : répondre sans renvoyer
Les chatbots comme ChatGPT et, surtout, les « aperçus IA » (AI Overviews) que Google déploie en haut de ses pages de résultats proposent une expérience radicalement différente : au lieu d'une liste de liens à explorer, une réponse rédigée, synthétisée à partir de plusieurs sources, livrée immédiatement. L'internaute obtient son information sans jamais quitter la page du moteur — ni visiter le site qui a produit le contenu.
Cette bascule porte un nom dans le jargon du secteur : la « recherche sans clic » (zero-click search). Elle n'est pas neuve — les encadrés de définitions ou de météo la pratiquaient déjà — mais les aperçus IA la généralisent à des requêtes de plus en plus complexes, celles-là mêmes qui, autrefois, obligeaient à consulter un article de fond.
Ce que disent les études : les clics s'effondrent
Le signal le plus net vient d'une étude du Pew Research Center, qui a analysé la navigation réelle de 900 adultes américains en mars 2025. Lorsqu'un aperçu IA s'affichait, les internautes ne cliquaient sur un lien de résultat classique que dans 8 % des cas, contre 15 % en son absence — une réduction relative de près de moitié. Plus frappant encore : les liens intégrés à l'aperçu IA lui-même n'étaient cliqués que dans 1 % des visites. Et la session s'arrêtait plus souvent après consultation d'une page à aperçu (26 %) que sans (16 %) (Search Engine Land).
D'autres travaux, menés avec des méthodes différentes, pointent dans la même direction. Une analyse d'Ahrefs portant sur 590 millions de recherches a mesuré une baisse d'environ un tiers des clics pour les mots-clés déclenchant un aperçu IA (PPC Land). Côté trafic global, Similarweb estimait que l'audience des sites d'information avait chuté d'environ 26 % dans les douze mois suivant l'arrivée des aperçus IA (Editor and Publisher).
Les éditeurs le constatent dans leurs propres chiffres. Une enquête de l'association professionnelle américaine Digital Content Next, menée auprès de dix-neuf éditeurs à l'été 2025, relevait une baisse médiane du trafic de recherche de 10 % sur un an — 7 % pour les marques d'information, 14 % pour les autres. Des exemples britanniques cités dans la même enquête sont plus spectaculaires encore : un site de lifestyle a vu son taux de clic passer de 5,1 % à 0,6 % à positionnement égal dans les résultats (Digiday).
Google conteste la portée de ces travaux, jugeant notamment que la période d'observation de l'étude Pew coïncidait avec des tests d'algorithme sans rapport avec les aperçus IA. Le débat méthodologique reste ouvert, mais la convergence des sources indépendantes rend l'ampleur du phénomène difficile à ignorer.
« Google Zero » : la hantise des éditeurs
De cette dynamique est né un scénario limite que les rédactions redoutent : le « Google Zero », ce point où le trafic renvoyé par le moteur tomberait quasiment à néant. L'expression décrit moins une prédiction chiffrée qu'une bascule stratégique : de grands éditeurs commencent à faire l'hypothèse que le trafic de recherche ne reviendra jamais aux niveaux d'avant, et à réorganiser leur modèle en conséquence.
La riposte s'organise sur plusieurs fronts. Des éditeurs majeurs et des plateformes comme Reddit réexaminent l'accès qu'ils accordent aux robots d'indexation, quitte à envisager de bloquer certains d'entre eux (gHacks). Le dilemme est cruel : se retirer de l'index, c'est se priver du trafic résiduel ; y rester, c'est nourrir gratuitement les réponses qui captent l'audience.
L'infrastructure du Web se réarme aussi. Cloudflare, qui achemine une part considérable du trafic mondial, a décidé de bloquer par défaut les robots d'IA sur les nouveaux sites — un basculement de l'« opt-out » vers l'« opt-in » — et a lancé un marché baptisé « pay per crawl », où les éditeurs peuvent facturer aux entreprises d'IA chaque passage de leurs robots (Nieman Lab). L'idée : rétablir une contrepartie là où l'IA avait instauré un prélèvement à sens unique (Cloudflare).
Le lien va-t-il vraiment disparaître ?
Faut-il pour autant enterrer le lien hypertexte ? Interrogé fin 2025, Tim Berners-Lee lui-même se veut mesuré : selon lui, l'IA ne détruira pas le Web, mais elle en change la nature. L'inventeur du Web observe que les modèles d'IA ont réussi, par extraction brutale, ce que son projet de « Web sémantique » n'avait jamais obtenu par la coopération : rendre le contenu des sites lisible par les machines. La prochaine version du Web, avance-t-il, pourrait être moins destinée à être lue par des humains qu'à être « ingérée » par des modèles (Slashdot).
Le paradoxe est là : les chatbots continuent d'afficher des liens de citation, et certaines études suggèrent que les rares clics issus de l'IA amènent des lecteurs plus engagés. Mais le rapport de force s'est inversé. Le lien, autrefois destination, devient une simple note de bas de page facultative, un renvoi que l'immense majorité des internautes ne suivra jamais.
L'enjeu dépasse la santé financière de la presse. Si les sites qui produisent l'information originale voient leurs revenus se tarir, c'est la matière première même dont se nourrissent les IA qui risque de s'appauvrir — un cercle dont nul acteur ne maîtrise encore l'issue. La question posée par Le Monde n'est donc pas seulement technique : elle touche à la manière dont une société continuera, ou non, de financer la production de connaissance en ligne.
Sources
- Le Monde — Les IA vont-elles tuer les liens hypertextes, ces briques fondamentales du Web ? (accès payant)
- Search Engine Land — Google's AI Overviews are hurting clicks: Pew study
- PPC Land — Researchers find Google AI Overviews cut publisher clicks
- Digiday — Google AI Overviews linked to drop in publisher referral traffic
- Editor and Publisher — Approaching Google Zero
- gHacks — Reddit and major publishers consider blocking Google
- Nieman Journalism Lab — Cloudflare will block AI scraping by default
- Cloudflare — Introducing pay per crawl
- Slashdot — Tim Berners-Lee says AI will not destroy the Web