Depuis janvier 2026, les plans sociaux s'enchaînent dans la presse française, et l'IA générative sert d'argument pour supprimer des postes dans un secteur déjà miné par la chute des recettes numériques. Les tâches de correction, de vérification et de mise en page sont visées les premières, mais la rédaction elle-même entre dans le champ.

Les secrétaires de rédaction en première ligne

Le secrétaire de rédaction, celui qui corrige, vérifie et met en page les articles avant publication, concentre les suppressions. Chez Infopro Digital, la direction a annoncé le 4 mai 2026 la suppression de 19 postes de SR dans ses filiales (Le Moniteur, La Gazette des communes, L'Usine nouvelle, LSA, L'Argus de l'assurance), remplacés par cinq « chefs d'édition » épaulés par l'IA (SNJ). Les syndicats opposent à l'argument économique une marge de 27,1 % dégagée par le groupe en 2024.

Le plan a valu à Infopro un revers judiciaire. Le 16 septembre 2026, le tribunal judiciaire de Créteil a suspendu la suppression de huit de ces postes, estimant qu'elle faisait courir « un risque grave et caractérisé sur la santé physique et mentale » faute de test préalable de l'outil, alors que la direction disait pouvoir automatiser 70 % des tâches (Citoyens.com).

Un mouvement qui déborde la correction

Ailleurs, les coupes sont plus larges. Prisma Media a annoncé le 30 mars 2026 la suppression de 40 % de ses effectifs, soit au moins 261 postes dont 90 journalistes, dans un groupe où 20 % des articles de Voici sont déjà écrits par une IA. Le groupe régional Ebra a présenté le 22 juin un plan visant jusqu'à 400 postes, réduisant la relecture humaine à trois « correcteurs-réviseurs superviseurs d'IA ». Centre France a supprimé 152 postes (Politis, INA – La revue des médias).

La bascule dépasse la seule correction. Les tâches d'analyse et de rédaction, longtemps réputées protégées par leur qualification, figurent parmi les plus exposées à l'automatisation, et la réécriture de dépêches d'agence est directement visée chez Ebra. À l'étranger, l'expérience va plus loin : en Argentine, un journal d'info entièrement produit par l'IA se passe de toute rédaction humaine.

Ces coupes tombent sur un modèle économique déjà fragile. Le trafic des sites de presse recule sous l'effet des réponses générées par Google, plusieurs éditeurs ont choisi de retirer leurs contenus de l'IA de Google, et la bataille sur la rémunération des contenus repris par les plateformes reste ouverte. L'IA se présente donc à la fois comme une menace pour les recettes et comme un levier de réduction des coûts.

Les syndicats (SNJ, SNJ-CGT, FO, Unsa, CFDT) réclament la suspension des projets d'IA tant qu'une charte n'est pas négociée avec les représentants du personnel, une demande que les directions refusent depuis plusieurs années (SNJ). La suspension ordonnée à Créteil tient jusqu'à ce qu'Infopro Digital ait mené une phase de test complète.