Un grand modèle d'intelligence artificielle qui répond d'un ton posé, équilibré, sans prendre parti, n'est pas pour autant neutre — et c'est précisément là que réside son pouvoir. Dans une tribune au Monde publiée le 2 juillet 2026, l'économiste Alain Grandjean soutient que « la neutralité apparente d'un grand modèle d'IA est sa forme de pouvoir la plus redoutable ». Son terrain d'observation : la transition écologique, où l'objectivité affichée de ces outils masque, selon lui, des orientations implicites qui pèsent sur le débat collectif.

Le mythe de la machine sans opinion

Grandjean n'est pas un adversaire de principe de la technologie. Cofondateur du cabinet Carbone 4 avec Jean-Marc Jancovici, président de la Fondation pour la nature et l'homme et membre du Haut Conseil pour le climat, il connaît la valeur des modèles pour éclairer l'action. Son alerte porte ailleurs : un modèle entraîné sur d'immenses corpus reflète les valeurs, les priorités et les angles morts de ces données. La recherche sur les biais des grands modèles de langage le confirme : un système nourri majoritairement de textes anglophones tend à privilégier une lecture anglo-américaine de notions comme le libéralisme, l'économie ou le rapport à la nature. Des travaux récents montrent aussi que ces modèles reproduisent des biais cognitifs proches des biais humains, sans le discernement que suppose leur ton assuré.

Le danger, pour Grandjean, tient à la forme plus qu'au fond. Une opinion assumée se discute ; une réponse présentée comme un simple constat désamorce la contradiction. Sur la transition écologique — arbitrages entre croissance et sobriété, place du nucléaire, coût des politiques climatiques — ce vernis d'impartialité peut installer des cadrages sans jamais les rendre visibles comme des choix.

Construire une « souveraineté cognitive »

Face à ce risque, l'économiste appelle à penser et à construire un « argument de la souveraineté cognitive ». L'idée : refuser de déléguer en silence à des systèmes conçus ailleurs la manière dont une société pose ses problèmes et hiérarchise ses priorités. Il ne s'agit pas de bannir l'IA, mais de garder la maîtrise des cadres de pensée qu'elle diffuse — en exigeant transparence sur les données et les valeurs qui les traversent, en développant des capacités d'évaluation indépendantes, et en cultivant la vigilance critique des utilisateurs.

Cette notion prolonge un débat français déjà nourri sur la souveraineté numérique et l'IA comme bien commun, sur les risques de dépendance à des modèles étrangers et sur son irruption dans le champ politique en vue de 2027. La proposition de Grandjean en déplace toutefois le centre de gravité : au-delà de la souveraineté technique ou industrielle, il pointe une souveraineté des esprits. Le vrai enjeu ne serait pas seulement de savoir qui possède les serveurs, mais de savoir qui façonne, à bas bruit, la façon dont une collectivité pense sa propre transformation.