« Enfin quelqu'un pour embaucher des philosophes. » L'ironie de la journaliste Lila Shroff, dans « The Atlantic », résume un retournement inattendu : après des décennies passées à entendre que leur diplôme ne menait à rien, les diplômés de philosophie sont aujourd'hui courtisés par les plus grands laboratoires d'intelligence artificielle. Anthropic, Google DeepMind, OpenAI ou Meta recrutent des spécialistes de l'éthique, de la philosophie de l'esprit et de la théorie de la décision pour façonner le « caractère » de leurs machines. Une mode séduisante, mais qu'il faut nuancer : derrière la quête de vertu se cache aussi un intérêt très commercial.
Pourquoi les labos d'IA se mettent à la philosophie
Construire un agent conversationnel, ce n'est pas seulement empiler des couches de réseaux de neurones. C'est aussi trancher une foule de dilemmes : que doit répondre un assistant lorsqu'un utilisateur exprime une détresse psychologique ? Jusqu'où peut-il aider sur un sujet sensible ? Doit-il dire la vérité même quand elle dérange ? Ces arbitrages relèvent moins de l'ingénierie que de la philosophie morale.
C'est précisément ce constat qui pousse les entreprises à embaucher. Selon une recension du blog spécialisé Daily Nous, au moins trois grands laboratoires disposent désormais d'équipes internes de philosophes. L'IA, y rappelle-t-on, soulève des questions qui touchent à « la philosophie de l'esprit, l'éthique, la philosophie du langage, l'épistémologie, la théorie de la décision et la philosophie politique » — autant de champs où un développeur n'a, par formation, aucune expertise particulière.
Le marché de l'emploi confirme ce frémissement. D'après des données de la Réserve fédérale relayées par plusieurs médias économiques, les diplômés en philosophie afficheraient en 2026 un taux de chômage d'environ 5,1 %, inférieur à celui des diplômés en informatique (autour de 7 %) — un renversement spectaculaire des hiérarchies habituelles. Cité dans la même enquête, le chercheur Henry Ajder, conseiller de plusieurs start-up et du gouvernement britannique, ironise : ce serait « la meilleure époque pour être philosophe depuis qu'Aristote fut engagé comme précepteur d'Alexandre ».
Amanda Askell et « l'âme » de Claude
La figure emblématique de cette tendance s'appelle Amanda Askell. Philosophe formée à l'éthique et à la théorie de la décision, passée par OpenAI, elle a rejoint Anthropic en 2021 et y dirige aujourd'hui l'équipe chargée de l'« alignement de la personnalité » des modèles. Concrètement, c'est elle qui façonne le caractère de Claude, l'agent conversationnel maison.
Son approche, exposée dans une présentation publique sur le caractère de Claude, est revendiquée comme aristotélicienne. Plutôt que de fournir au modèle une longue liste d'interdits, Askell cherche à lui inculquer des traits de caractère — curiosité, honnêteté, humilité intellectuelle — par renforcement, pour qu'il prenne de « bonnes » décisions même dans des situations que les règles n'ont pas anticipées. Le résultat de ce travail, un document d'instructions de plusieurs dizaines de milliers de mots, a été surnommé de manière informelle l'« âme » du modèle.
Askell n'est pas seule. La « constitution » qui encadre le comportement de Claude — un document d'environ 80 pages — a été rédigée par une équipe associant plusieurs philosophes, dont Joe Carlsmith, aux côtés d'ingénieurs maison. Le profil de ces recrues déborde d'ailleurs largement la seule question du comportement : Anthropic a aussi embauché un chercheur dédié au « bien-être des modèles » (model welfare), chargé d'étudier l'hypothèse — hautement spéculative — que ses systèmes puissent un jour connaître des expériences moralement significatives. « Nous restons profondément incertains, mais la question est assez sérieuse pour être étudiée avec soin », plaide l'entreprise, citée par Futurism.
Des approches différentes selon les maisons
Tous les laboratoires n'abordent pas le sujet de la même façon. Google DeepMind a constitué sa propre équipe de philosophes, autour notamment de l'éthicien Iason Gabriel, qui pilote une équipe « IA et société ». Le laboratoire a recruté début 2026 le chercheur Henry Shevlin, de l'université de Cambridge, pour travailler sur la conscience des machines, les relations humain-IA et la préparation à une éventuelle intelligence artificielle générale. Gabriel décrit ces systèmes comme « des agents cognitifs très capables, mais aussi profondément différents des êtres humains », souligne Futurism.
OpenAI, de son côté, affiche un positionnement plus ambigu. Son patron Sam Altman a affirmé que l'entreprise avait consulté « des centaines de philosophes moraux » pour fixer les règles de comportement de ChatGPT, mais l'entreprise est souvent décrite comme traitant la sécurité d'abord comme un problème d'ingénierie. La liste de Daily Nous montre néanmoins que la diffusion des philosophes dans l'industrie va bien au-delà des seuls leaders : Meta, Microsoft ou des cabinets de conseil comme le Boston Consulting Group ont eux aussi recruté des spécialistes pour leurs programmes d'« IA responsable ».
Vertu sincère ou « ethics-washing » ?
Reste la nuance, centrale dans l'analyse de Lila Shroff comme dans la plupart des enquêtes : cet engouement n'est pas désintéressé. Une IA jugée digne de confiance se vend mieux, rassure les régulateurs et limite les risques juridiques. Recruter des philosophes peut donc relever autant de la conviction que de la communication.
Plusieurs observateurs pointent ainsi le risque d'« ethics-washing » — l'idée que ces embauches servent en partie à soigner l'image des entreprises plus qu'à infléchir réellement leurs produits. La critique rejoint celle, plus large, d'auteurs comme Cory Doctorow, qui invitent à distinguer les usages réels de l'IA du discours marketing qui l'entoure. Le paradoxe est patent : les mêmes labos qui financent des recherches sur le « bien-être des modèles » ou la vertu de leurs assistants restent des entreprises commerciales, engagées dans une course effrénée à la part de marché et à la levée de fonds.
Le mouvement n'en est pas moins réel. Pour une discipline longtemps raillée pour son inutilité supposée, voir ses diplômés disputés par la Silicon Valley constitue un revirement notable. Que cette demande traduise une véritable maturité éthique de l'industrie ou un simple vernis destiné à rassurer le public, c'est précisément le genre de question que les intéressés — les philosophes — sont les mieux placés pour poser.
Article de synthèse rédigé à partir de sources publiques (chapeaux de Courrier international et de « The Atlantic », recensement de Daily Nous, Futurism et la presse économique). Les articles d'origine peuvent être payants ; aucun contenu sous abonnement n'a été reproduit.