En neuf mois, Nicholas Polson, professeur de statistique à l'université de Chicago, a mis en ligne plus de 200 prépublications et co-signé 14 livres, en assumant recourir à l'IA générative. Le 24 septembre, la plateforme SSRN en a retiré 257 et gelé ses comptes de dépôt, invoquant un « profil de soumissions inhabituel ». L'affaire, rapportée par Next, relance le débat sur l'intégrité de la recherche et sur la course à la publication.
Cent quatre articles au mois d'août
Nicholas Polson enseigne la statistique bayésienne à la Booth School of Business de l'université de Chicago. Depuis janvier 2026, il a déposé sur SSRN et arXiv un volume de textes que ses collègues jugent physiquement impossible à produire par les moyens ordinaires.
L'économiste Jeremy Horpedahl, de l'université de Central Arkansas, a fait le décompte le premier. Sur son blog Economist Writing Every Day, il recensait 258 papiers pour l'année, un chiffre qu'il a ensuite ramené à 168 après les premiers retraits. Au seul mois d'août, Polson a mis en ligne 104 textes, six le jour même où Horpedahl publiait son billet. Il ne s'agissait pas de notes brèves mais de travaux complets de 27, 32 ou 58 pages.
Pour mesurer l'écart, Horpedahl cite Daron Acemoglu, réputé parmi les économistes les plus productifs de sa génération, avec une quinzaine de nouveaux papiers sur la même année. Polson bénéficiait d'une co-signature quasi systématique avec Vadim Sokolov, crédité de plus de 100 articles communs en 2026. Les sujets balayaient un spectre inhabituellement large pour un statisticien : jeux stratégiques comme les échecs, algorithmes de recommandation de TikTok, système de sécurité sociale américain, en plus de la statistique et des mathématiques.
Ce que SSRN a retiré, et pourquoi
Le 24 septembre, SSRN a supprimé 257 articles écrits ou co-écrits par Polson, et gelé les comptes ayant servi à les téléverser. Fondé en 1994 et racheté par le groupe d'édition scientifique Elsevier en 2016, ce dépôt de prépublications en sciences sociales et économiques héberge des centaines de milliers de textes. Il impose de déclarer tout usage substantiel de l'IA. Les papiers de Polson ne comportaient pas cette mention.
La plateforme a pourtant tenu à préciser que ce manquement n'était pas la raison principale de son intervention. Ce qui a déclenché la modération, dit-elle, c'est « le profil inhabituel de soumissions d'articles ». Presque aucun de ces textes n'avait été examiné par des pairs, et un seul avait été soumis à une revue à comité de lecture. Le geste vise donc moins un plagiat avéré qu'une cadence qui rend la relecture impossible. Personne, dans une communauté de taille normale, ne peut absorber un tel flux, encore moins le vérifier ligne à ligne.
« L'IA rend un chercheur productif encore plus productif »
Interrogé par le Washington Post, Polson n'a pas nié le recours à l'IA générative, qu'il présente comme un simple gain d'efficacité. « L'IA rend un chercheur productif encore plus productif », a-t-il déclaré, ajoutant qu'« une grande partie du travail fastidieux s'en trouve grandement simplifiée ». À la vague de critiques, il a opposé une lecture frontale, y voyant « de la jalousie et la volonté de détourner mon processus d'écriture et mes méthodes ».
La réponse n'a pas convaincu ses pairs. Le statisticien Andrew Gelman, de l'université Columbia, a lu l'un des articles et rapporté sur son blog qu'on pouvait y reconnaître la main d'un agent conversationnel : « On voyait bien qu'un chatbot avait écrit des parties du papier. » Gelman disait surtout ne pas comprendre le mobile. Polson est titularisé, sa carrière est faite, et cette production massive ne lui apporte presque rien qu'il n'ait déjà.
Auyon Siddiq, professeur à l'UCLA, a résumé le soupçon technique. Le problème ne tient pas qu'au volume, mais à la diversité des thèmes traités et à leur écart avec les travaux antérieurs de l'auteur. Un statisticien peut publier vite, difficilement sur autant de domaines qu'il ne maîtrisait pas jusque-là. Sollicitée sur ses propres règles de divulgation, l'université de Chicago n'a pas répondu.
Une course à la publication que l'IA accélère
Le cas Polson est extrême, mais il rend visible une pression déjà installée. Le monde académique évalue ses membres au nombre de publications et de citations, une logique de « publish or perish » que l'IA générative permet désormais d'industrialiser. Le procédé fonctionne d'autant mieux que les prépublications comptent dans les CV et les demandes de financement avant même toute validation par une revue. Les dépôts de prépublications, pensés pour diffuser vite des travaux avant relecture, encaissent les premiers ce flot de textes produits à la chaîne.
arXiv, principale archive ouverte en physique, mathématiques et informatique, a réagi dès le printemps. En mai 2026, la section informatique du dépôt, sous l'autorité de Thomas Dietterich, a instauré un bannissement d'un an pour les auteurs dont les soumissions portent des marques flagrantes de génération non contrôlée : références hallucinées, ou consignes échangées avec un modèle laissées dans le corps du texte. La règle ne sanctionne pas l'usage de l'IA en soi. Elle vise le défaut de responsabilité. Si une erreur, une citation fausse ou un plagiat vient du modèle, l'auteur en répond quand même.
Le point de friction est la relecture par les pairs. Elle repose sur un travail bénévole et lent, calibré pour un débit humain. Quand un seul chercheur peut soumettre trois textes par jour, le rapport de force s'inverse. Produire coûte quelques heures de calcul, quand vérifier réclame des semaines de temps expert bénévole. Les grands laboratoires d'IA vantent pourtant leurs modèles comme des accélérateurs de la recherche scientifique, sans que la charge de contrôle qui devrait suivre ait été outillée au même rythme.
Reste la question de l'apport réel. Une prépublication non relue n'est pas un résultat validé, et 200 textes déposés en neuf mois n'équivalent pas à 200 contributions. SSRN a rétabli une partie du profil de Polson après vérification, mais les comptes de dépôt demeurent gelés. Sur les 257 articles retirés le 24 septembre, un seul avait été proposé à une revue à comité de lecture.