L'écrivain-voyageur Julien Blanc-Gras a eu la surprise de découvrir, sur sa propre page Amazon, un livre estampillé de son nom qu'il n'a jamais écrit : un « guide d'aventure » de 134 pages, vraisemblablement fabriqué par intelligence artificielle. L'anecdote, absurde et un brin comique, révèle une bascule inquiétante : après la vague de livres générés par IA écoulés sous de faux noms, ce sont désormais les identités d'auteurs bien réels qui sont détournées pour vendre du « slop », ce contenu synthétique de rebut qui envahit les catalogues en ligne.

Un « manuel de survie du voyageur moderne » qu'il n'a jamais écrit

Julien Blanc-Gras est un auteur français reconnu, signataire de récits de voyage comme Gringoland, Touriste ou In Utero. Le 20 mars 2026, un ouvrage intitulé Guide complet d'aventure : le manuel de survie du voyageur moderne est mis en vente sur Amazon sous son nom, au prix de 17,05 euros pour une version brochée de 134 pages. Sur la fiche produit, le texte le présente comme signé par « l'auteur baroudeur et écrivain Julien Blanc-Gras ». Sauf que l'écrivain n'y est pour rien.

Il découvre la supercherie en consultant sa propre page auteur sur la plateforme, comme le rapporte Next. Intrigué, il commande un exemplaire pour en avoir le cœur net. Le verdict est sans appel : selon le récit qu'il en fait et que relaie ActuaLitté, l'objet est d'une fabrication rudimentaire, avec une mise en page bâclée et un numéro ISBN invalide. Le contenu, lui, mêle conseils pratiques génériques, vocabulaire marketing et tournures artificielles, jusqu'à des néologismes improbables comme l'« inflatroofing ». L'écrivain parle de pages « d'une insondable nullité ».

Cerise sur le gâteau : le faux livre affiche une mention de protection par le droit d'auteur, alors même qu'il pille une identité qui n'est pas la sienne. Tous les indices — couverture manifestement générée par IA, texte standardisé, absence de tout éditeur identifiable — pointent vers une production automatisée, probablement nourrie des ouvrages de Blanc-Gras ou des informations disponibles en ligne à son sujet, puis remixée par un modèle génératif.

Le « slop » à l'ère de l'usurpation d'identité

Ce que décrit l'écrivain n'est pas un incident isolé mais une nouvelle étape d'un phénomène déjà documenté. Depuis 2023, les plateformes d'autoédition — Amazon Kindle Direct Publishing (KDP) en tête — sont submergées de livres générés par IA, souvent bâclés et vendus sous des pseudonymes fictifs. L'enquête « Vrai ou Faux » de Franceinfo a mis au jour des « auteurs » aussi prolifiques qu'improbables : un certain Allan Trevor aurait ainsi publié plus de 1 600 titres en quelques années, sur des sujets aussi disparates que l'hypnose, les OVNIs, la sorcellerie ou les recettes pour diabétiques, sans aucune trace de son existence ailleurs que sur Amazon. Certains de ces ouvrages, comme le roman Aspiré par un jeu vidéo, se sont même hissés parmi les meilleures ventes malgré des lecteurs excédés par les fautes d'orthographe et de grammaire. « Ce livre est terrible, plein d'erreurs. J'ai cru à une mauvaise traduction, mais apparemment non », résume l'un d'eux.

Ce déluge de contenu synthétique a un nom dans le jargon anglophone : le slop, littéralement la « bouillie » — du contenu généré en masse, sans valeur ajoutée, produit pour capter des micro-revenus au détriment de la qualité et de la confiance des lecteurs. Le cas Blanc-Gras marque un glissement : le slop ne se contente plus de s'inventer des auteurs fantômes, il s'approprie le nom, la réputation et l'aura d'écrivains réels pour mieux se vendre. La notoriété devient un actif à piller.

Jane Friedman, Jane Ward : un précédent américain

Le phénomène a d'abord fait scandale outre-Atlantique. En 2023, l'autrice et consultante en édition américaine Jane Friedman avait découvert plusieurs livres frauduleux signés de son nom sur Amazon et Goodreads, parmi lesquels Your Guide to Writing a Bestseller eBook on Amazon ou Publishing Power: Navigating Amazon's Kindle Direct Publishing. Comme le documente ActuaLitté, Friedman dénonçait une manœuvre visant à « profiter de la confiance que les auteurs accordent à [son] travail », en trompant les lecteurs sur la paternité des ouvrages.

Dans la même période, l'autrice Jane Ward avait de son côté découvert 29 titres publiés sous son nom sur Goodreads à son insu. Ces affaires ont mis en lumière la fragilité des dispositifs de protection : n'importe qui peut, en quelques clics et sans maison d'édition, publier un livre et l'attribuer au nom de son choix.

La réponse des plateformes : lente et imparfaite

Face à ces signalements, la réaction d'Amazon a longtemps été décevante. Lorsque Jane Friedman a demandé le retrait des faux ouvrages, la plateforme lui a d'abord réclamé des numéros d'enregistrement de marque déposée. Or son nom, comme celui de la plupart des auteurs, n'est pas déposé à l'office américain des marques (USPTO) : faute de trademark, Amazon a dans un premier temps refusé d'agir, arguant qu'il pourrait exister un autre auteur homonyme. Ce n'est qu'après la médiatisation de l'affaire, et l'intervention de l'Authors Guild — qui a invoqué le Lanham Act sur l'usurpation de marque —, que les fiches ont été supprimées.

Sous la pression, Amazon a progressivement durci ses règles. Dès septembre 2023, la plateforme a limité les auteurs à trois publications par jour sur KDP pour endiguer le flot automatisé. Elle impose désormais aux auteurs de déclarer si leur ouvrage contient du contenu généré par IA, en distinguant le contenu « généré » (créé par un outil d'IA, à déclarer même après réécriture importante) du contenu « assisté » par IA (relecture, reformulation, suggestions), qui n'a pas à être signalé. Problème : cette déclaration reste interne et invisible pour l'acheteur, qui ne dispose d'aucune mention l'avertissant de l'origine synthétique d'un livre au moment de l'achat.

Dans le cas de Blanc-Gras, le retrait par Amazon est intervenu rapidement après ses signalements. Mais la victoire est en trompe-l'œil : l'écrivain a ensuite retrouvé son faux ouvrage sur d'autres sites marchands, américains, danois et coréens. Une fois créé et diffusé, un fichier de slop devient une hydre difficile à éradiquer.

Un vide juridique entre droit au nom et droit d'auteur

Reste la question des recours. Sur le papier, l'usurpation du nom d'un auteur relève à la fois du droit au nom (le nom patronymique est un attribut de la personnalité, protégé) et du parasitisme économique — le fait de se placer dans le sillage d'une notoriété pour en tirer profit sans investissement. Le droit d'auteur, lui, protège les œuvres réelles de Blanc-Gras, mais pas le nom accolé à un texte qu'il n'a pas écrit.

En pratique, les voies de recours sont coûteuses, lentes et souvent disproportionnées. Comme le souligne le récit de l'affaire, le préjudice matériel direct se limite au prix du livre acheté par l'auteur pour vérifier ses soupçons, tandis qu'engager une action transfrontalière contre des vendeurs anonymes, dispersés sur plusieurs plateformes et plusieurs pays, relève du parcours du combattant. Le rapport coût-bénéfice décourage la plupart des victimes.

Cette impuissance résonne avec les débats en cours sur l'articulation entre IA générative et propriété intellectuelle. En France, la question de la protection des créateurs face à l'entraînement et à l'exploitation de leurs œuvres par les modèles d'IA agite déjà le monde de l'édition et le Parlement (voir la loi Darcos sur l'IA et le droit d'auteur). L'usurpation de noms d'auteurs ajoute une brique à cet édifice fragile : au-delà du pillage des œuvres pour nourrir les machines, c'est désormais l'identité même des créateurs qui devient une matière première à exploiter.

Ce que révèle l'affaire

L'histoire du faux « guide d'aventure » de Julien Blanc-Gras a quelque chose de dérisoire — un livre médiocre, vite retiré, pour un préjudice de quelques euros. Mais elle illustre à petite échelle un basculement de fond. Les outils génératifs abaissent à presque zéro le coût de fabrication d'un contenu vraisemblable ; les plateformes d'autoédition offrent une distribution massive et quasi instantanée ; et la modération, réactive plutôt que préventive, arrive toujours après coup.

Dans ce contexte, le nom d'un auteur — ce capital de confiance patiemment construit — devient un actif convoité par des acteurs qui n'ont d'autre projet que de monétiser du bruit. Tant que les plateformes ne se doteront pas de systèmes fiables de vérification de l'identité des auteurs et de procédures de retrait simples et rapides, réclamés de longue date par les professionnels, chaque écrivain un peu connu restera exposé au risque de croiser, un matin, son propre nom apposé sur une œuvre qui n'est pas la sienne.