Depuis le début du mois de juillet, 474 personnes, dont 183 mineurs, ont été interpellées en France pour des faits liés aux incendies, selon le ministère de l'Intérieur. Les deux tiers de ces interpellations concernent des mises à feu volontaires. Derrière ce chiffre, un été où la sécheresse et les canicules à répétition ont fait de la moindre étincelle une menace, et où se croisent des profils sans point commun apparent : adolescents en quête de sensations, marginaux multirécidivistes, et jusqu'à des sapeurs-pompiers passés de l'autre côté. Enquête sur ceux qui allument, et sur ce que la science sait vraiment d'eux.

Un été qui a transformé chaque étincelle en menace

Le contexte de 2026 explique l'ampleur de la répression. Au 27 juillet, près de 68 000 hectares avaient déjà brûlé en France, selon le Système européen d'information sur les feux de forêt (EFFIS). Jamais, à cette date de l'année, un tel niveau n'avait été relevé depuis le début des mesures satellitaires, il y a vingt ans. Cela représente plus de quatre fois la moyenne, établie autour de 9 000 hectares. À la mi-juillet, le pays avait déjà dépassé les 42 000 hectares parcourus, un record précoce (Touteleurope ; Bon Pote). Les feux français avaient relâché sur les sept premiers mois de l'année 1,4 million de tonnes de CO₂, contre environ un million en moyenne sur la période 2003-2025.

La cause de cette flambée ne relève pas des incendiaires. Vent, sécheresse des sols et températures élevées ont asséché la végétation au point qu'un mégot ou un fer d'engin agricole suffit à embraser des dizaines d'hectares. Sur des sols à ce point desséchés, la moindre mise à feu, volontaire ou non, produit des sinistres hors norme. Le drame de l'été restera l'incendie de Mérignac, en Gironde, où deux sapeurs-pompiers ont perdu la vie.

La géographie compte aussi. Le Sud-Ouest concentre les plus grandes surfaces parcourues, et la forêt landaise, première forêt cultivée d'Europe, y tient une place à part. Sa monoculture de pin maritime, dense et résineuse, en fait l'un des massifs les plus inflammables du pays, comme l'avaient déjà montré les mégafeux de 2022 (voir « Une bombe à retardement » : la forêt des Landes de Gascogne). Le décompte des surfaces, lui, est suivi hectare par hectare tout l'été (voir Combien d'hectares de forêt ont déjà brûlé en France en 2026 ?).

Les données de fond sont stables d'une année sur l'autre : en France, neuf feux de forêt sur dix sont d'origine humaine, la foudre n'expliquant qu'environ 10 % des départs (RTS). Parmi cette écrasante majorité humaine, à peu près 70 % relèvent de l'imprudence ou d'activités quotidiennes et économiques : cigarettes, barbecues mal éteints, travaux agricoles, réseaux électriques. Le tiers restant procède d'un geste délibéré. C'est ce tiers que traquent gendarmes et policiers depuis six semaines.

474 interpellations, dont près de quatre sur dix de mineurs

Le bilan communiqué début août par la place Beauvau est net. Depuis le début du mois de juillet, 474 personnes ont été interpellées, dont 183 mineurs. Les moins de 18 ans représentent ainsi près de quatre interpellations sur dix. Les deux tiers des faits reprochés relèvent de l'incendie volontaire (BFMTV via Yahoo Actualités). Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, avait déjà avancé le 13 juillet que les deux tiers des départs de feu constituaient des mises à feu volontaires.

Ces chiffres recouvrent des situations très différentes. Le 25 juillet, un adolescent de 15 ans a été arrêté à Sainte-Eulalie, en Gironde, alors qu'il tentait d'enflammer des broussailles ; il a été mis en examen et placé en détention. Le 13 août, deux frères de 15 et 22 ans ont été interpellés dans le même département. Le cadet a été relâché ; l'aîné a été mis en examen, soupçonné d'avoir déclenché l'incendie de Mérignac, celui-là même qui a coûté la vie à deux pompiers. Dans le Pas-de-Calais, un feu de près de 200 hectares a été rattaché à une origine humaine. Ces quelques dossiers, du gamin pris avec un briquet au suspect d'un incendie mortel, résument la palette de l'été. Ils s'étalent sur tout le territoire, du massif landais aux forêts du Nord, et mêlent des profils que rien ne rassemble, ni l'âge ni le mobile. C'est la part de mineurs, près de quatre interpellés sur dix, qui a le plus alerté les autorités et nourri le débat de l'été sur la prévention à destination des plus jeunes.

Ces interpellations disent une part du problème, pas toute. Pour un incendiaire pris sur le fait, combien de départs demeurent d'origine indéterminée ? La statistique judiciaire ne dit rien du mobile tant que l'enquête n'a pas abouti, et beaucoup de dossiers se referment sans auteur identifié. Le portrait qui suit tient de la clinique et de la criminologie, plus que du décompte de l'été.

Pyromane ou incendiaire : lever une confusion

Les deux mots sont employés comme des synonymes ; ils ne le sont pas. La pyromanie est un diagnostic psychiatrique rare, caractérisé par une mise à feu délibérée et répétée sans mobile rationnel, pour la seule satisfaction que procure le feu lui-même. L'incendiaire, lui, agit pour une raison : se venger, détruire, dissimuler, gagner de l'argent. La quasi-totalité des auteurs de feux relèvent de cette seconde catégorie. Les vrais pyromanes, au sens clinique, ne représentent qu'une fraction, estimée par plusieurs spécialistes entre 3 et 5 % des incendiaires (Revue Conflits).

La distinction n'est pas qu'affaire de vocabulaire. Elle commande la réponse. Un incendiaire mû par la vengeance ou l'appât du gain relève de la police et de la justice pénale. Un pyromane relève d'abord du soin, même si son geste tombe évidemment sous le coup de la loi. Confondre les deux revient à chercher des malades là où il y a surtout des délinquants, et inversement.

La typologie des « voyous du feu »

La criminologie a cartographié les mobiles depuis longtemps. Le cadre le plus cité reste celui des psychologues David Canter et Katarina Fritzon, qui distingue plusieurs registres d'action. La vengeance et les conflits interpersonnels arrivent en tête. On met le feu à la voiture, à la grange ou à la forêt d'un voisin, d'un ex-employeur, d'un rival. Vient ensuite le vandalisme et la recherche d'excitation, mobile fréquent chez les adolescents. Puis l'intérêt matériel : fraude à l'assurance, spéculation foncière, déboisement intéressé. Puis la dissimulation d'un autre crime, le feu servant à effacer les traces. Et, plus marginalement, des motivations idéologiques ou le besoin d'attention.

C'est dans ce dernier registre que se logent les mineurs interpellés cet été. Le « voyou du feu » adolescent n'est le plus souvent ni un malade ni un pyromane. Il s'ennuie, cherche la sensation, teste un interdit dans un décor de canicule qui décuple l'effet du moindre briquet. Le passage à l'acte est impulsif, la conscience des conséquences faible. Certains filment, d'autres agissent en groupe, et beaucoup sous-estiment qu'un feu de broussailles peut, par grand vent, devenir un sinistre incontrôlable en quelques minutes.

À l'autre bout du spectre figurent les multirécidivistes, souvent des adultes marginalisés, dont le geste prolonge une trajectoire de désinsertion sociale et de conflits accumulés. Ceux-là inquiètent le plus les enquêteurs : impulsifs, tolérant mal la frustration, indifférents aux conséquences, ils peuvent répéter leurs mises à feu pendant des années. Un même individu peut ainsi allumer plusieurs départs sur une même saison, dans un rayon géographique restreint, ce qui finit parfois par mettre les gendarmes sur sa piste.

Le cas troublant du pompier pyromane

Une figure revient dans chaque été d'incendies, celle du sapeur-pompier qui allume les feux qu'il éteindra. Elle est rare mais documentée. Dans l'Hérault, un pompier volontaire a reconnu avoir déclenché six départs de feu. Il expliquait avoir cherché à fuir un climat familial pesant, ou avoir éprouvé une décharge d'adrénaline à l'idée de l'intervention à venir (Europe 1).

Le mobile décrit par les spécialistes tient de la frustration et du besoin de reconnaissance. Certains volontaires, faute d'interventions, provoquent l'événement qui les remettra au centre du jeu, en héros. Le psychologue Mickaël Morlet-Rivelli décrit chez ces auteurs la recherche d'une excitation, d'un désir qui se traduit par la destruction, et une gratification au moment de l'allumage. Il insiste sur un point. Il n'existe pas de profil type de l'incendiaire, les auteurs venant de milieux sociaux et professionnels variés. Le trouble de la personnalité constitue en revanche la première comorbidité chez les personnes condamnées pour ce type de faits.

Cette figure du pompier incendiaire fascine parce qu'elle heurte le sens commun, mais elle reste très minoritaire au regard des dizaines de milliers de sapeurs-pompiers, volontaires pour la plupart, qui tiennent les feux de l'été. Les services de secours en ont conscience et intègrent, à l'embauche comme dans le suivi des volontaires, une vigilance sur ces comportements. Le pompier pyromane dit surtout une chose sur la mécanique du geste. L'auteur cherche moins la destruction pour elle-même que la place que le feu lui donne, sauveur ou héros d'un jour.

Ce que la science établit, et ce qu'elle ignore

Au-delà des cas individuels, quelques traits statistiques ressortent des études. Les auteurs sont très majoritairement des hommes, souvent jeunes. Près de 60 % des feux allumés par les incendiaires suivis dans ces travaux l'auraient été avant 18 ans, ce qui donne un relief particulier à la part de mineurs relevée cet été. Le faible niveau scolaire, les histoires familiales perturbées et les problèmes d'alcool y sont surreprésentés : une recherche de 2024 portant sur des incendiaires ruraux relevait que 61 % d'entre eux présentaient des troubles de santé mentale et une consommation problématique d'alcool (Revue Conflits).

Certains troubles psychiatriques sont sur-représentés sans pour autant définir l'incendiaire ordinaire. L'association la plus forte concerne les psychoses, avec un rapport de cotes ajusté de 22,6 pour la schizophrénie. Ce chiffre élevé ne doit pas tromper. Ces auteurs restent minoritaires parmi l'ensemble des personnes qui mettent le feu, et la majorité des incendiaires ne souffre d'aucune pathologie mentale caractérisée. C'est une leçon constante de la littérature internationale, du Royaume-Uni à l'Australie : l'incendiaire moyen est moins un déséquilibré qu'un homme jeune, souvent désinséré, qui agit par colère, par jeu ou par intérêt.

Ces portraits gardent une limite lourde. Pour une large part des sinistres, la cause reste inconnue ou indéterminée, faute d'enquête aboutie ou de suspect identifié. Les statistiques sur les auteurs ne portent donc que sur les affaires élucidées, une minorité, ce qui biaise mécaniquement tout portrait-robot. On décrit les incendiaires que l'on attrape, pas ceux qui échappent aux gendarmes.

La réponse : peines lourdes et prévention en amont

L'arsenal pénal existe. L'incendie volontaire est puni de 15 ans de réclusion criminelle et de 150 000 euros d'amende, peines aggravées lorsque le feu provoque des blessures ou la mort, comme à Mérignac. Le placement en détention d'un adolescent de 15 ans, à Sainte-Eulalie, montre que les parquets appliquent une réponse ferme, y compris aux mineurs. La justice des mineurs dispose toutefois d'une gamme plus large que la seule détention, entre mesures éducatives, suivi et réparation, la sanction s'ajustant à l'âge et au discernement de l'auteur.

Reste la difficulté de la preuve. Un feu de forêt détruit le plus souvent la scène de l'infraction, et rares sont les incendiaires pris la main sur le briquet. L'enquête repose alors sur les caméras, les témoignages, la géolocalisation des téléphones et la répétition des départs dans un même secteur. Beaucoup de dossiers se referment faute d'auteur, ce qui explique l'écart entre le nombre de feux et le nombre d'interpellations.

La répression bute enfin sur une réalité de terrain. La plupart des départs ne sont pas des actes criminels, mais des imprudences. Débroussaillement obligatoire aux abords des habitations, interdiction d'accès aux massifs les jours de risque extrême, patrouilles de surveillance et campagnes contre les mégots et les travaux par grand vent visent cette masse-là, la seule sur laquelle une politique de prévention peut vraiment peser. Contre les incendiaires déterminés, l'enquête judiciaire reste l'outil principal, avec ses angles morts.

La saison, elle, n'est pas terminée. À la mi-août, les Landes brûlaient encore, et les prévisions ne promettaient pas de rupture nette dans la sécheresse. Chaque hectare supplémentaire se comptera au même endroit que les précédents : dans le bilan d'EFFIS et dans les registres des parquets du Sud-Ouest.


Sources principales : ministère de l'Intérieur (chiffres d'interpellations relayés par BFMTV), EFFIS et Touteleurope pour les surfaces brûlées, RTS sur l'origine humaine des feux, Revue Conflits et Europe 1 sur la typologie et le profil des auteurs. Article de référence : Le Figaro (accès payant).