Plus de 2 700 hectares ont brûlé dans les Hautes Fagnes, à l'est de la Belgique, depuis le 14 août. Le feu qui ravage cette réserve naturelle est le plus étendu jamais enregistré dans le pays, devant le précédent record d'avril 2011, environ 1 300 hectares. Au même moment, à Luglon dans les Landes, 1 580 hectares ont brûlé et 650 personnes ont été évacuées. Deux foyers séparés de 900 kilomètres, une même mécanique météorologique : une vague de chaleur d'août posée sur des sols que l'été avait déjà asséchés.
Deux feux, une même semaine
En Belgique, l'incendie s'est déclaré vendredi 14 août en milieu de journée près de la Baraque Michel, sur un plateau boisé et tourbeux fréquenté des randonneurs. Environ 850 hectares au terme de la première nuit, plus de 1 650 en vingt-quatre heures, au-delà de 2 700 le 15 août. Des évacuations ont été ordonnées à Sourbrodt et, côté allemand de la frontière, quelque 1 800 personnes ont quitté leur domicile. Des bombardiers d'eau suédois, des hélicoptères tchèques et néerlandais et des renforts venus de Flandre et d'Allemagne ont été engagés.
Dans les Landes, le feu parti de Luglon jeudi 13 août a couru sur 1 580 hectares et provoqué 650 évacuations, à Garein et vers Sabres, avec 550 sapeurs-pompiers mobilisés et plusieurs routes départementales coupées. Le 16 août, les autorités décrivaient une situation évoluant « plutôt favorablement », sans reprise majeure. La forêt landaise de pin maritime, plantée en monoculture dense, porte une part de cette vulnérabilité ; la météo a fait le reste.
Les deux régions vivaient alors une canicule. En Belgique, l'Institut royal météorologique (IRM) a officialisé la vague de chaleur le 14 août, quand Uccle a dépassé 30 °C, un seuil rarement atteint aussi longtemps dans le pays. Localement, le thermomètre a frôlé 37 °C dans les basses terres, et l'IRM anticipait, sauf fraîcheur inhabituelle en fin de mois, l'été le plus chaud de son histoire de mesures.
Un plateau frais poussé douze degrés au-dessus de sa normale
C'est là que réside l'anomalie la plus frappante. Les Hautes Fagnes culminent à près de 700 mètres et forment l'un des coins les plus humides et les plus frais du pays : la maximale y vaut en moyenne 18,7 °C au mois d'août sur la période 1991-2020. Le 14 août, jour du départ de feu, la réanalyse ERA5 y place la maximale à 30,4 °C, soit environ 12 °C au-dessus de la médiane climatologique du plateau. Trois autres journées de la première quinzaine ont dépassé 30 °C.
Dans les Landes, l'écart brut est moindre mais l'excès reste net. La maximale d'août y vaut 28,0 °C en moyenne ; le 13 août, veille de l'accélération du feu, ERA5 relève 37,8 °C au point de Luglon, presque 10 °C au-dessus de la normale. Deux climats opposés, un plateau tourbeux frais et une pinède atlantique chaude, ont donc été soulevés au même moment d'une dizaine de degrés au-dessus de leur référence saisonnière.
La chaleur seule n'aurait pas suffi. Le combustible était sec. Du 1er juin au 16 août, il est tombé 144 millimètres de pluie sur les Fagnes, contre une normale de 238, un déficit de 40 %. À Luglon, 86 millimètres au lieu de 145, soit 41 % de moins. Au point belge, l'été 2026 se classe parmi les plus secs de la série ERA5 depuis 1991, au coude à coude avec 2003. Dans les jours précédant le feu, l'humidité de l'air minimale est descendue à 18 % aux Fagnes, et onze journées consécutives s'étaient écoulées sans pluie significative.
Cet écart de pluie explique aussi la divergence des deux fronts. Aux Landes, un épisode pluvieux de 7 millimètres le 15 août a relevé l'humidité et calmé la progression, d'où la situation jugée « plutôt favorablement ». Aux Fagnes, aucune pluie n'était encore tombée le 16 août.
Pourquoi le sol lui-même brûle
Le moteur atmosphérique de la séquence est une dorsale anticyclonique installée sur l'Europe de l'Ouest à la mi-août. Cet étirement des hautes pressions en altitude provoque une subsidence de l'air, qui se réchauffe en descendant, dégage le ciel et laisse le soleil chauffer le sol jour après jour, tout en canalisant de l'air chaud venu du sud de la péninsule Ibérique. La circulation reste bloquée plusieurs jours, ce qui distingue une vague de chaleur d'un simple pic isolé. Ce blocage n'est pas neutre : l'attribution montre que la chaleur, plus que la pluie, est devenue le facteur déterminant des sécheresses européennes, le réchauffement de fond ajoutant environ 2 °C aux étés du nord-ouest du continent depuis l'ère préindustrielle.
Sur ce fond chaud et sec, le danger de feu grimpe. Le service européen Copernicus (EFFIS) calcule chaque jour un indice météorologique de feu de forêt, le Fire Weather Index, qui combine température, humidité, vent et sécheresse cumulée des sols. Le 16 août, 26 départements français étaient classés en danger « très élevé » et un en « extrême » sur cette échelle. L'indice ne prédit pas un feu ; il mesure la facilité avec laquelle une étincelle, une fois là, se propage.
La particularité des Fagnes tient à la nature du sol. Ce plateau, arrosé d'ordinaire par près de 1 400 millimètres d'eau par an sur 220 à 230 jours de pluie, porte d'épaisses tourbières, des sols organiques gorgés d'eau qui stockent le carbone sur plus d'un mètre de profondeur. Cette éponge devient un combustible dès que sa surface s'assèche. La tourbe brûle alors en profondeur, lentement, en couvant sous la surface pendant des heures ou des jours, ce qui la rend difficile à éteindre et libère le carbone accumulé. Orienté perpendiculairement aux vents d'ouest dominants, le plateau offre peu d'obstacle à la propagation une fois le feu lancé.
Le précédent de 2011, quand un incendie d'avril avait détruit près de 1 300 hectares, soit un tiers de la réserve d'alors, était déjà survenu à la faveur d'une sécheresse de printemps et de rafales de vent. Le feu de 1911, resté dans les mémoires, avait mobilisé deux mille soldats belges et prussiens pendant près de deux mois. L'incendie d'août 2026 double la surface du record de 2011.
Note méthodologique
Les températures et les précipitations proviennent de la réanalyse ERA5 (Copernicus C3S), interrogée via l'API d'archive Open-Meteo, au point 50,51° N – 6,04° E (Hautes Fagnes, altitude de grille 688 m) et au point 44,04° N – 0,68° O (Luglon, Landes), extraction du 16 août 2026. La climatologie 1991-2020 est calculée sur trente ans à ces mêmes points ; les percentiles p10, médiane et p90 utilisent une fenêtre glissante de ±3 jours autour de chaque date calendaire. Les anomalies sont l'écart à cette climatologie ; les cumuls de précipitations comparent le total 2026 à la moyenne journalière 1991-2020 sur la même fenêtre du 1er juin au 16 août.
Réserves. ERA5 est une grille d'environ 25 kilomètres : au point des Fagnes, sa maximale (30,4 °C) lisse le relief et sous-estime les valeurs des stations de basse altitude voisines, où l'IRM a relevé des pointes proches de 37 °C ; l'anomalie de +12 °C se lit à climatologie de grille cohérente et reste robuste. Les surfaces brûlées (2 700 ha aux Fagnes, 1 580 ha à Luglon) et le nombre d'évacués sont des bilans provisoires de presse et des services de secours au 16 août, non des mesures satellitaires consolidées (EFFIS publie ces dernières avec un décalage). Le Fire Weather Index est un indice de danger, pas une observation de feu. La carte de localisation s'appuie sur des contours Natural Earth 1:50m admin_0 (domaine public), projetés en conique conforme ; la taille des cercles est proportionnelle à la surface brûlée, et les positions sont des centroïdes approximatifs des zones sinistrées, à lire comme indicatives. Sources : ERA5 / Open-Meteo, Copernicus EFFIS, IRM (meteo.be), préfecture des Landes.