Les flammes qui ont ravagé la Gironde en juillet 2026 ont épargné les vies mais brisé les repères de 220 000 personnes jetées sur les routes. Une fois le feu maîtrisé commence une autre catastrophe, silencieuse et longue : celle des cauchemars qui reviennent, des maisons parties en cendres, de l'angoisse qui s'installe. Après le mégafeu parti de Saumos, psychiatres, associations et cellules d'urgence redoutent une empreinte traumatique qui se comptera en années. « L'impact psychologique sur la population sera majeur », résume un praticien cité par Libération. Et il ne s'agit pas d'un accident isolé : comme les canicules ou le Covid, ces crises collectives deviennent une routine que les soignants apprennent à affronter en série.
L'effroi qui « s'inscrit durablement »
Ce que les évacués ont vécu porte un nom clinique. Fuir sous une fumée si dense qu'il faut mettre les essuie-glaces au maximum, ignorer si sa maison tient encore, craindre pour ses proches : cette peur intense, les psychiatres l'appellent l'effroi, et elle laisse des traces. « Ce genre de sentiment, qu'on appelle l'effroi, c'est quelque chose qui va pouvoir s'inscrire durablement », explique Thierry Baubet, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, à propos des personnes ayant éprouvé un sentiment de mort imminente ou l'impossibilité de protéger les leurs (franceinfo).
La plupart des victimes se remettent en quelques semaines. Mais une partie développe un trouble de stress post-traumatique durable : flashbacks, sursauts au moindre bruit ou odeur rappelant l'événement, cauchemars, peur de consulter son téléphone ou de regarder les informations. Non traité, ce trouble peut se prolonger des mois ou des années et se compliquer de dépression, d'idées suicidaires ou d'addictions. Le message des soignants tient en une phrase de Thierry Baubet : « Il faut en parler, et aux bonnes personnes. »
Ce que 2022 avait déjà montré
Le précédent n'est pas théorique. En 2022, la Gironde avait déjà brûlé — près de 20 800 hectares partis en fumée et plus de 36 000 habitants évacués, sans décès (ARS Nouvelle-Aquitaine). Le département avait ensuite mené une enquête psychosociale sur un échantillon de 652 personnes représentatives des Girondins présents pendant les feux. Le résultat glace : 24 % des habitants interrogés présentaient des symptômes de stress post-traumatique (enquête du Département de la Gironde). Près d'un sur quatre, deux ans avant que le feu ne revienne au même endroit, mais en bien plus grand.
En parallèle, Santé publique France avait déployé un dispositif de surveillance des effets sanitaires à court terme autour des zones touchées, en Gironde, dans les Landes et en Dordogne. Au-delà du psychisme, la fumée elle-même pèse : les particules fines des feux de végétation sont associées à des pneumonies, des crises d'asthme et une hausse des consultations pour troubles respiratoires et oculaires. Le trauma se double d'une atteinte physique, et les deux se nourrissent l'un l'autre.
Dans les gymnases, l'entraide comme premier soin
Sur le terrain, la réponse ne s'organise pas d'abord dans les cabinets mais dans les gymnases transformés en centres d'hébergement. À Gujan-Mestras, le petit Hugo, huit ans, a trouvé refuge avec sa famille parmi des centaines d'évacués. Là, des habitants des communes épargnées préparent des repas — une centaine de portions recensées — pendant qu'un psychologue, lui-même évacué le samedi soir, écoute ceux que l'attente ronge (franceinfo).
Ce qui angoisse le plus, ce n'est pas seulement le danger, c'est l'incertitude. « On n'a pas beaucoup d'informations sur l'évolution du feu. Ça serait bien d'en savoir plus sur tout ce qui se passe », confie un évacué, résumant l'anxiété d'une population privée de dates de retour. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a d'ailleurs refusé d'annoncer tout retour rapide tant que le feu n'est pas fixé, laissant 220 000 personnes chassées d'une vingtaine de communes dans un entre-deux épuisant. Côté bénévoles, la solidarité tient parfois de la conjuration : « On est bien obligés d'aider tous ces sinistrés. Nous, on a la chance d'être chez nous. »
Les cellules d'urgence, puis le long cours
Après la sidération vient le dispositif structuré. Les cellules d'urgence médico-psychologique (CUMP), composées de psychiatres, de psychologues et d'infirmiers, interviennent surtout le premier mois. Leur rôle : repérer les personnes les plus atteintes, celles chez qui le trouble risque de s'installer, et les orienter vers un suivi et une prise en charge dans la durée (franceinfo). Le vrai enjeu se joue après, quand les caméras sont parties : le trauma post-catastrophe se traite dans les mois qui suivent, alors même que les moyens de la psychiatrie publique se raréfient.
Car ces feux n'arrivent pas dans un système au repos. Le même été, les vagues de chaleur mettent déjà à l'épreuve les personnes atteintes de troubles psychiatriques, plus exposées et plus fragiles face aux fortes températures. Incendies, canicules, sécheresse : un seul et même épisode climatique frappe sur plusieurs fronts, et ce sont souvent les mêmes soignants, les mêmes services sociaux, qui encaissent.
L'éco-anxiété, quand le feu est « à nos portes »
À la détresse des sinistrés s'ajoute une angoisse plus diffuse, qui touche même ceux qui n'ont pas vu les flammes. L'éco-anxiété — l'angoisse liée aux conséquences présentes et futures du dérèglement climatique, à l'inaction et à l'incertitude — trouve dans ces incendies un puissant révélateur. « Le feu est à nos portes, dans nos villages ou nos lieux de vacances. Ça va nous aider à saisir ce que veut vraiment dire le dérèglement climatique », analyse la psychologue clinicienne Marie-Claude Cassiers (Moustique).
Les jeunes sont en première ligne : une vaste enquête menée en 2021 auprès de 10 000 adolescents dans dix pays révélait que 59 % d'entre eux se disaient très inquiets et 45 % voyaient leur avenir avec pessimisme. Pour Marie-Claude Cassiers, la réponse ne peut pas être seulement individuelle : « Ce n'est pas suffisant de plaindre ces pauvres petits jeunes et de les emmener chez le psy. » Elle y voit « un trouble fonctionnel qu'il faut traiter collectivement », une question à la fois « de santé publique et politique ». L'été lui-même, dit-elle, cesse peu à peu d'évoquer le repos pour se charger d'une peur nouvelle.
Une crise qui revient, comme les autres
C'est là que le feu de 2026 rejoint la longue liste des chocs collectifs récents. Après le Covid, après les canicules répétées, les soignants et les travailleurs sociaux affrontent désormais des catastrophes en série, chacune laissant sa cohorte de traumatisés. La surface du territoire exposée au risque d'incendie a plus que doublé en quelques décennies : ce qui était l'exception devient une échéance. Le défi n'est plus seulement d'éteindre les flammes ni de reloger les évacués, mais de tenir dans la durée un soin psychique pour des populations frappées, encore, et sans doute bientôt de nouveau. Reconstruire une maison prend des mois ; réparer un psychisme, parfois des années — et le prochain été n'attendra pas.