Le Japon a désormais un mot pour ses journées à plus de 40 °C. En avril 2026, l'agence météorologique nationale (JMA) a officialisé le terme kokushobi (酷暑日, « jour de chaleur cruelle ») pour un seuil thermique qui, il y a quinze ans encore, relevait de l'anomalie. Le pays le vit ces jours-ci de plein fouet : cinq journées consécutives au-dessus de 40 °C fin juillet, du jamais-vu, et un bilan sanitaire qualifié de « catastrophe » par les autorités.

Un nouvel échelon au sommet de l'échelle de la chaleur

La JMA classe ses journées d'été par paliers, chacun désigné par un mot précis. En dessous, le natsubi (夏日) commence à 25 °C, le manatsubi (真夏日, « plein jour d'été ») à 30 °C, puis le moshobi (猛暑日, « jour de chaleur féroce ») à 35 °C. Le kokushobi vient coiffer cette hiérarchie à 40 °C et plus. Le caractère 酷 (koku) dit la dureté, la cruauté : un cran au-dessus du 猛 (mo, « féroce, violent ») du palier précédent.

Ce n'est pas anodin : c'est la première fois depuis 2007, année d'introduction du moshobi, que l'agence crée un mot pour un seuil de chaleur (The Japan Times). Le terme n'était pas inconnu — l'Association météorologique du Japon, un organisme privé, l'employait depuis 2022 — mais son officialisation est passée par un vote public. Entre le 27 février et le 29 mars, la JMA a soumis treize propositions aux Japonais : kokushobi l'a emporté avec près de 203 000 voix, plus du triple du terme arrivé deuxième (Nippon.com).

Nommer pour faire prévenir

La démarche est explicitement pédagogique. Le nouveau mot ne déclenche aucune mesure officielle automatique : il sert à attirer l'attention. En donnant un nom à un phénomène jusque-là traité comme exceptionnel, la JMA cherche à ancrer dans le langage courant l'idée qu'une journée à 40 °C est un danger sanitaire à part entière, et non un simple record à commenter. La bascule linguistique acte une bascule climatique : ce qui était un accident devient une catégorie météo ordinaire, avec son étiquette, comme les paliers inférieurs.

Le contexte justifie l'urgence. L'été 2025 a été le plus chaud jamais mesuré au Japon depuis le début des relevés en 1898, avec des températures moyennes supérieures de 2,36 °C à la normale ; le mercure y a franchi 40 °C sur neuf journées, jusqu'à un record national de 41,8 °C à Isesaki le 5 août (Euronews).

Une canicule « catastrophe » en direct

L'été 2026 confirme la tendance. Le 25 juillet, le Japon a enregistré une cinquième journée d'affilée à 40 °C ou plus — la plus longue série de son histoire —, avec 40,8 °C relevés à Mino, dans la préfecture de Gifu. Sur une seule semaine (13-19 juillet), près de 11 000 personnes ont été transportées à l'hôpital pour coups de chaleur, et au moins quatorze en sont mortes ; le pays compte en année ordinaire environ 1 300 décès liés à la chaleur. Des alertes canicule ont couvert plus de quarante des quarante-sept préfectures (phys.org). « Il n'est pas exagéré d'appeler cette chaleur extrême une catastrophe », ont reconnu les autorités, tandis que le porte-parole du gouvernement appelait à climatiser, boire et consommer du sel.

Le Japon n'est pas seul à devoir réinventer son vocabulaire de la chaleur : partout, les canicules à répétition redessinent les seuils de référence, comme en France où juillet 2026 s'est imposé comme une nouvelle norme. Et le danger ne s'arrête pas au thermomètre du jour : l'absence de répit nocturne, que documentent les nuits tropicales et leur coût sanitaire, pèse tout autant sur les organismes. Mettre un mot sur l'extrême, c'est peut-être la première étape pour apprendre à s'en protéger.