Trois ans après l'irruption de ChatGPT, le grand bouleversement de la productivité promis par l'IA en entreprise se fait toujours attendre. Dans un entretien au Figaro, Jérémy Lamri, PDG du cabinet Tomorrow Theory et cofondateur du Lab RH, fait le constat de gains de production « marginaux » et déplace le débat : la vraie question n'est pas combien de temps l'IA fait gagner, mais ce que l'on en fait.
Des promesses aux chiffres réels
L'écart entre le discours commercial et la réalité mesurée est devenu difficile à ignorer. L'étude de référence sur le sujet, « Generative AI at Work » (NBER, Brynjolfsson, Li et Raymond), relevait un gain de productivité moyen de 14 % chez des agents de support client équipés d'un assistant conversationnel — utile, mais loin des bonds spectaculaires annoncés. Surtout, ce gain se concentrait sur les profils débutants (+34 %), avec un effet quasi nul sur les agents expérimentés.
Côté terrain, le baromètre 2026 de Bpifrance montre que seules 17 % des ETI utilisatrices constatent un gain de temps tangible (23 % chez les usagers réguliers). Et une enquête mondiale de Workday menée fin 2025 nuance encore le tableau : si près des trois quarts des salariés se disent plus productifs, plus de la moitié passent une à deux heures par semaine à corriger et vérifier les contenus générés. Le temps gagné d'un côté est en partie repris de l'autre.
Le vrai sujet : que faire du temps libéré
C'est là que se situe l'argument central de Jérémy Lamri : « Très peu d'entreprises se demandent ce que l'on va faire du temps récupéré grâce à l'intelligence artificielle. » Pour le dirigeant de Tomorrow Theory, réduire l'IA à un simple outil de gain de temps revient à passer à côté de sa valeur — et à courir un risque social.
Faute de stratégie, le temps libéré n'est pas réinvesti dans la montée en compétences. L'enquête Workday confirme le décalage : les entreprises réinjectent leurs gains dans de nouvelles technologies (39 %) plus que dans le développement des équipes (30 %), et 63 % des managers disent prioriser la formation quand seulement 36 % des salariés constatent une offre élargie. Pire, un tiers des salariés voient leur charge de travail augmenter plutôt que diminuer.
Lamri pointe alors un angle mort : la santé mentale. Débarrasser un poste de ses tâches routinières pour le concentrer sur les seules missions exigeantes peut intensifier la pression et nourrir l'épuisement. Son optimisme reste donc conditionnel : l'IA ne tiendra ses promesses que si les entreprises pensent en même temps la transformation des métiers, la reconversion vers des fonctions plus créatives et stratégiques, et l'accompagnement humain — pas seulement l'apprentissage du prompt.
Une lecture proche de celle de l'auteur Cory Doctorow, pour qui l'IA doit augmenter les humains plutôt que les remplacer. Le message converge : la technologie n'est marginale que tant qu'on lui demande de faire le travail à notre place, au lieu de nous donner les moyens de mieux travailler.