Quarante-deux mille hectares partis en fumée, 220 000 personnes jetées sur les routes, la banlieue de Bordeaux évacuée : l'incendie qui ravage la Gironde et les Landes depuis le 22 juillet est le plus destructeur qu'ait connu le massif des Landes de Gascogne depuis le drame de 1949. Il n'a rien d'un accident isolé. La plus grande forêt cultivée d'Europe est aussi un océan de pins résineux plantés en ligne, sur des sols asséchés à dessein depuis le XIXe siècle : un « modèle productiviste » que chercheurs, forestiers et pompiers décrivent désormais comme une bombe à retardement, que le dérèglement climatique se charge d'amorcer.
Un brasier hors norme
Tout commence le 22 juillet, en début d'après-midi, près de Saumos, à l'ouest de Bordeaux : selon les premiers éléments rapportés, une opération de débroussaillage aurait mis le feu à une végétation desséchée par des mois de déficit de pluie. Le soir même, près de 1 400 hectares ont déjà brûlé. Le 23, le front dévore 4 800 hectares, contraint aux premières évacuations et atteint Lège-Cap-Ferret, où des maisons partent en flammes ; un second départ s'allume à Biscarrosse, côté landais, à partir d'un véhicule en feu. Le 24, la course s'emballe : 19 000 hectares à la mi-journée, 30 000 le soir, 42 sapeurs-pompiers blessés. Les 25 et 26 juillet, le bilan atteint 42 000 hectares consumés, selon le décompte de Wikipédia, qui agrège les communiqués de la préfecture (le détail heure par heure du sinistre est suivi dans notre article sur l'incendie de Gironde).
Le chiffre qui sidère est ailleurs : 220 000 personnes évacuées, dont une partie de la métropole bordelaise elle-même — 78 000 habitants à Mérignac, 33 000 à Saint-Médard-en-Jalles. À Le Porge, 175 habitations ont été détruites. Sur le terrain, plus de 2 500 sapeurs-pompiers venus de toute la France et de plusieurs pays européens, épaulés par la gendarmerie, la police et l'armée, luttent contre un feu qui progresse par sauts, porté par le vent. Dans le ciel, sept Canadair seulement — sur les douze de la flotte nationale, les autres étant immobilisés pour maintenance — et un A400M larguant du retardant. Le mécanisme européen de protection civile a été activé.
Carte de situation : l'emprise du massif des Landes de Gascogne (environ un million d'hectares de pin maritime, entre Gironde, Landes et Lot-et-Garonne) et les deux feux de juillet 2026 — celui de Gironde, parti le 22 juillet à Saumos, et celui des Landes vers Biscarrosse. Emprises figurées de façon approximative, aucun périmètre officiel géoréférencé n'ayant été publié. Contours : france-geojson / IGN-INSEE (Licence Ouverte Etalab), villes OpenStreetMap (ODbL) ; repères d'après la préfecture de la Gironde, la presse et Wikipédia.
Ce déchaînement n'est pas sans précédent récent. À l'été 2022, le même massif avait déjà brûlé sur plus de 30 000 hectares en Gironde — l'incendie de Landiras (12 552 ha), celui de La Teste-de-Buch (5 709 ha), puis un second feu à Landiras et Saumos —, contraignant à évacuer près de 50 000 personnes, d'après la synthèse encyclopédique de ces feux. Autrement dit : en quatre ans, la forêt des Landes a connu deux épisodes hors norme, alors qu'elle n'en avait plus vécu de comparable depuis près de soixante-dix ans.
Le retour des mégafeux s'inscrit d'ailleurs dans un été 2026 déjà marqué par les flammes partout en France : vingt-sept départements placés en risque « élevé » sur fond de canicule à répétition, un incendie de 2 550 hectares dans le Var, des feux jusqu'en forêt de Fontainebleau, et un bilan national déjà record. Mais nulle part la vulnérabilité n'est aussi structurelle que dans les Landes de Gascogne.
Une forêt qui n'a presque rien de naturel
Pour comprendre pourquoi le massif landais brûle ainsi, il faut remonter deux siècles en arrière. Là où s'étend aujourd'hui la plus vaste forêt cultivée d'Europe s'étalait, jusqu'au milieu du XIXe siècle, une lande rase et marécageuse, insalubre, ravagée par le paludisme, où des bergers montés sur des échasses gardaient leurs moutons. Vers l'océan, des dunes mobiles avançaient sur les villages. Rien, dans ce paysage, ne préfigurait une forêt.
Le premier geste est celui de l'ingénieur Nicolas Brémontier qui, à partir des années 1780-1790, entreprend de fixer les dunes littorales en semant des pins maritimes sous des couvertures de branchages et d'oyats. Le tournant décisif vient sous le Second Empire : la loi du 19 juin 1857 relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne impose aux communes de la Gironde et des Landes de drainer leurs terrains communaux marécageux puis d'y planter du pin maritime (Pinus pinaster). Napoléon III, qui avait acquis plusieurs milliers d'hectares pour ses propres expérimentations agricoles, met tout le poids de l'État derrière l'opération. En quelques décennies, jusqu'à la Première Guerre mondiale, la lande disparaît sous les pins — non sans résistances : certains bergers, privés de leurs droits de pacage, incendient les jeunes plantations.
L'arbre choisi n'est pas neutre. Le pin maritime est planté d'abord pour sa résine : le gemmage, cette entaille pratiquée dans le tronc pour recueillir la sève, devient l'activité dominante du massif de Napoléon III au début du XXe siècle. La résine, distillée en térébenthine, sert à calfater les navires, à entretenir les cordages, à mille usages industriels. Ce n'est qu'après le déclin du gemmage, au cours du XXe siècle, que le massif bascule vers l'exploitation du bois — bois d'œuvre, papier, panneaux, emballage. Aujourd'hui, comme le rappelle la notice encyclopédique de la forêt des Landes, le massif couvre environ un million d'hectares, dont l'écrasante majorité en pin maritime, représente à lui seul près de 20 % de la forêt française et fait vivre, selon France Bois Forêt, une filière de quelque 34 000 emplois directs pour plus de 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires. La forêt est privée à près de 80 %.
Cette histoire éclaire un point essentiel : la forêt des Landes n'est pas un écosystème hérité, mais une infrastructure économique. Elle a été conçue, drainée et plantée pour produire — de la résine hier, du bois aujourd'hui. Le pin en rangs serrés, tous du même âge, récoltés au bout de quarante à cinquante ans, est le fruit d'un choix industriel. Et c'est ce choix qui, face aux flammes, se paie.

Coupe rase dans la forêt des Landes : le modèle sylvicole productiviste repose sur des rotations courtes et l'abattage à blanc. Larrousiney, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Un arbre qui « brûle comme une allumette géante »
Le pin maritime est une essence intimement liée au feu. Contrairement à une intuition répandue, l'aiguille de pin maritime n'est pas, en elle-même, la plus inflammable des résineux méditerranéens : sa densité de feuillage relativement faible et la résistance de ses bourgeons à la chaleur tempèrent, à intensité modérée, la vulnérabilité des peuplements, notent les travaux d'écologie forestière sur le rapport du pin maritime au feu, publiés dans la revue Forêt méditerranéenne.
Le danger est ailleurs, au sol. Les aiguilles, une fois tombées, forment une litière épaisse et aérée, gorgée de composés résineux et de terpènes, remarquablement propice à la propagation des feux de surface. À cela s'ajoute le sous-bois d'ajoncs et de bruyères, lui aussi très combustible. Surtout, l'arbre est riche en résine, une matière hautement inflammable logée jusque sous l'écorce : le collectif Forêt Vivante Sud-Gironde rappelle qu'un écrivain, Fernand Gregh, prévenait dès 1908 que les pins « brûlent comme une allumette géante » et que multiplier leur plantation, c'est multiplier les incendies. Au temps du gemmage, les distilleries et fours à résine s'enflammaient si régulièrement, sous l'effet des vapeurs de térébenthine, que l'administration avait fini par en réglementer l'implantation.
L'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) rappelle par ailleurs que les pins ont, à l'échelle de l'espèce, fait du feu un allié : leurs graines sont enfermées dans des cônes scellés par la résine, que seule la chaleur des flammes fait fondre, libérant les semences sur un sol débarrassé de toute concurrence. Là où le chêne-liège protège ses tissus vivants derrière une écorce très épaisse — une exception chez les feuillus —, le pin, lui, mise sur la régénération après l'incendie. Écologiquement, le feu n'est donc pas un accident dans la vie d'une pinède : il en fait partie. Le problème surgit quand cette pinède devient une monoculture continue de plusieurs centaines de milliers d'hectares, adossée à des villes.

Forêt usagère de La Teste-de-Buch après l'incendie de juillet 2022 : la monoculture résineuse offre un combustible continu et hautement inflammable. JohnNewton8, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
La monoculture, cœur de la vulnérabilité
C'est là que le mot « bombe à retardement » prend tout son sens. Sur près d'un million d'hectares, le massif est occupé pour l'essentiel — de l'ordre de 800 000 hectares — par du pin maritime planté en peuplements réguliers : mêmes essences, mêmes âges, mêmes espacements, alignés en rangs et exploités en rotation. Cette uniformité crée une double continuité du combustible : horizontale, car rien n'interrompt la pinède sur des kilomètres ; et verticale, car la litière au sol, le sous-bois et le houppier des arbres forment une échelle continue par laquelle le feu de surface grimpe en feu de cime, le plus difficile à arrêter.
Les données commencent à chiffrer cette intuition. Une étude parue dans Nature Communications en 2025, relayée par le média associatif La Relève et la Peste, montre que, dans neuf pays tempérés sur dix étudiés, les plantations forestières présentaient une probabilité de brûler supérieure de 57 à 155 % à celle des forêts naturelles exploitées. La monoculture ne rend pas seulement le feu plus probable : elle le rend plus rapide et plus intense, en lui offrant un tapis homogène sans obstacle.
Le point de vigilance, insistent les chercheurs, n'est pas le pin maritime lui-même — espèce indigène, parfaitement adaptée aux sols sableux et pauvres de la région —, mais le modèle de gestion qui en a fait une culture industrielle mono-spécifique. Le drainage systématique des sols, hérité du XIXe siècle, a par ailleurs asséché des zones humides qui, autrefois, ralentissaient naturellement les feux. La forêt a été optimisée pour produire du bois vite et beaucoup ; elle ne l'a pas été pour résister aux flammes.
Prévenir : la DFCI, un modèle né des cendres de 1949
Le massif landais n'est pourtant pas démuni. Il abrite même l'un des dispositifs de prévention les plus aboutis d'Europe, la Défense des forêts contre les incendies (DFCI). Son histoire est indissociable d'un traumatisme : le grand feu d'août 1949, qui ravagea l'équivalent de la moitié de la surface forestière et fit 82 morts, le bilan le plus meurtrier de l'histoire du massif. C'est de ce drame qu'est née l'organisation collective des propriétaires.
Aujourd'hui, DFCI Aquitaine fédère quatre unions départementales (Dordogne, Gironde, Landes, Lot-et-Garonne) et quelque 212 associations syndicales autorisées, soutenues par plus de 2 500 bénévoles actifs — une organisation, souligne l'association, « unique en France et en Europe ». Concrètement, comme le détaille le Centre national de la propriété forestière, le massif est quadrillé d'un dense réseau de pistes forestières permettant l'accès rapide des secours, de points d'eau et de pare-feu, complété par une surveillance renforcée en période sensible et par des schémas de gestion de l'espace. C'est ce maillage qui explique qu'en dépit de surfaces brûlées considérables, les feux de 2022 comme de 2026 aient fait, jusqu'ici, infiniment moins de victimes qu'en 1949 : l'évacuation massive et précoce, permise par la connaissance du terrain, a pris le pas sur la lutte frontale.
Mais la prévention a ses limites. Certains reprochent au modèle d'avoir privilégié l'accès et l'exploitation au détriment d'une véritable rupture de la continuité forestière ; d'autres pointent l'entretien inégal des pistes et des coupures selon les propriétaires, dans un massif privé à 80 % et morcelé. Face à des fronts qui, sous canicule et grand vent, progressent en projetant des brandons à des centaines de mètres, aucun pare-feu classique ne tient.
Le climat rebat les cartes
Car c'est bien le climat qui a changé l'équation. Les incendies de 2026 surviennent après un premier semestre marqué par un déficit pluviométrique persistant, qui a asséché en profondeur les sols et la végétation, sur fond d'épisodes de chaleur à répétition. Vent, sécheresse, canicule : la combinaison qui a nourri le brasier de 2022 est la même qu'en 2026, et les études d'attribution rappelées par l'encyclopédie relient explicitement ces conditions au réchauffement. Un massif qui, historiquement, connaissait sa « saison des feux » l'affronte désormais avec des sols plus secs, plus tôt et plus longtemps dans l'année.
À cette pression climatique s'ajoute une fragilité opérationnelle : sept Canadair disponibles sur douze, au plus fort de la crise, faute d'appareils suffisamment entretenus et d'une flotte vieillissante. La question des moyens aériens, déjà posée en 2022, resurgit avec d'autant plus d'acuité que les épisodes extrêmes se multiplient et se chevauchent d'une région à l'autre — la Gironde brûlant en même temps que le Var ou que des massifs espagnols. Les Canadair ne peuvent être partout.

Largage d'un Canadair CL-415 de la Sécurité civile (ici à Saint-André-les-Alpes, Alpes-Maritimes) : la lutte aérienne reste un moyen clé face aux incendies de résineux, mais la flotte vieillissante n'est disponible qu'en partie. Aeroceanaute, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Diversifier, ou persévérer ?
Reste la question de fond, que l'incendie de 2026 replace au centre du débat : faut-il repenser le massif ? Les travaux de l'INRAE sur l'avenir de la forêt landaise plaident pour une diversification : introduire des lisières et des bosquets de feuillus, moins inflammables et capables d'abaisser la température du front de flammes ; préserver et restaurer les zones humides et les ripisylves ; diversifier les âges des peuplements ; ménager des clairières et des coupures ; développer le sylvopastoralisme, qui entretient le sous-bois par le pâturage. Aucune de ces mesures ne supprime le risque, mais toutes ralentissent le feu et rouvrent des fenêtres d'intervention aux pompiers.
En face, la filière forestière oppose des arguments économiques et agronomiques solides. Le pin maritime est l'essence la mieux adaptée aux sols sableux et acides des Landes ; il fait vivre des dizaines de milliers d'emplois et une industrie de plusieurs milliards d'euros ; y substituer massivement des feuillus supposerait des sols et une rentabilité que le massif n'offre pas partout, et un temps long incompatible avec les rotations actuelles. Le débat n'oppose donc pas des « bons » et des « mauvais » gestionnaires, mais deux temporalités : celle du marché du bois, qui raisonne en décennies de rendement, et celle du risque climatique, qui s'accélère.
Entre les deux, un consensus fragile émerge : sans renoncer au pin, casser l'uniformité. Faire de la mosaïque — feuillus en lisière, zones humides restaurées, âges panachés, coupures entretenues — non plus une exception, mais la règle. La forêt des Landes de Gascogne a été inventée de toutes pièces au XIXe siècle pour dompter le sable et produire de la richesse. Le défi du XXIe sera de la réinventer pour qu'elle cesse d'être, chaque été un peu plus, une bombe à retardement. La protection des grands massifs, du sud-ouest à Fontainebleau, est devenue l'un des fronts les plus concrets de l'adaptation au climat.
Cet article s'appuie sur des sources publiques (INRAE, DFCI Aquitaine, CNPF Nouvelle-Aquitaine, France Bois Forêt, Wikipédia, presse et médias associatifs). Les bilans chiffrés de l'incendie de juillet 2026, encore provisoires, sont ceux consolidés à partir des communiqués de la préfecture de la Gironde.