Le Maroc a validé en 2026 deux mégaprojets de data centers de 500 mégawatts chacun, à Nouaceur près de Casablanca et à Dakhla, et évoque jusqu'à quatre sites pour près de 2 gigawatts. Rapporté à un continent dont la capacité opérationnelle tourne autour de 500 MW, l'ambition est de capter l'infrastructure de l'IA africaine. Le pari se heurte à trois murs : l'électricité, l'eau et le statut du territoire choisi pour le plus symbolique des projets.
Deux chantiers, un consortium étranger
Le premier chantier se situe à Nouaceur, dans la région de Casablanca. Un consortium mené par le sud-coréen Naver Cloud, avec l'américain Nvidia, l'opérateur Nexus Core Systems, Lloyds Capital et l'énergéticien TAQA Morocco, y prépare un centre dédié à l'IA évalué à 1,2 milliard de dollars, pour une capacité cible de 500 MW. La première tranche de 40 MW, annoncée pour le début 2026, a glissé de quelques mois. Nvidia doit fournir ses processeurs Blackwell GB200, les puces sur lesquelles tout le monde se rue pour entraîner les modèles. Le conseil régional de Casablanca-Settat a mobilisé plusieurs centaines d'hectares à Nouaceur pour accueillir ce type d'installations.
Le second chantier, validé par les ministères de la Transition énergétique et de la Transition numérique en janvier 2026, vise Dakhla, où doit s'élever un « centre de données vert » de 500 MW alimenté en éolien et solaire, adossé à un institut de recherche baptisé Al Jazari. Selon Jeune Afrique, Rabat envisage à terme jusqu'à quatre projets, pour une capacité combinée proche de 2 GW.
L'échelle se comprend par comparaison. Le rapport Africa's Digital Leap recensait fin 2025 environ 211 data centers actifs sur le continent, dont 8 au Maroc, ce qui plaçait le royaume au 5e rang derrière l'Afrique du Sud (49 sites), le Nigeria, le Kenya et l'Égypte. La capacité électrique opérationnelle de toute l'Afrique se situe aujourd'hui autour de 400 à 500 MW, avec un pipeline de projets d'environ 890 MW. Un seul campus marocain de 500 MW dépasserait donc la puissance cumulée des cinq premiers pays du secteur.
Pourquoi le Maroc, et pas un autre
La géographie compte. Le Maroc est le seul pays africain à disposer de façades atlantique et méditerranéenne, et il est raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et le 2Africa porté par Meta. La latence vers l'Europe du Sud descend sous les 20 millisecondes, un seuil qui rend crédible l'hébergement de services temps réel pour les deux rives. Depuis une révision de la loi 09-08 en 2023, le pays bénéficie d'une reconnaissance d'adéquation au RGPD européen, argument commercial direct pour héberger des données soumises au droit de l'Union.
Les grands fournisseurs de cloud sont déjà là. Google Cloud s'est associé à Maroc Telecom sur un partenariat chiffré autour de 3 milliards de dollars, AWS travaille avec Orange Maroc, et Oracle multiplie les implantations. Le marché existant reste toutefois dominé par une poignée d'acteurs locaux : Maroc Telecom, Inwi, Medasys et N+one contrôlent plus de 84 % des capacités déjà installées.
Derrière ces chiffres, un objectif politique assumé, celui de rapatrier des données africaines aujourd'hui stockées en Europe ou aux États-Unis pour capter localement emplois qualifiés et recettes fiscales. C'est la même logique de souveraineté numérique que celle qui anime les Européens face aux géants américains et chinois, transposée à l'échelle d'un continent qui héberge encore l'essentiel de son trafic ailleurs.
Le mur de l'électricité
Un data center de 500 MW consomme autant qu'une ville moyenne. Faire tourner deux campus de cette taille suppose une production électrique disponible, stable et abordable, ce qui n'est pas acquis. Le Maroc a beaucoup investi dans le solaire (complexe de Ouarzazate) et l'éolien, mais son mix reste largement fossile, et l'intermittence des renouvelables cadre mal avec une charge informatique qui, elle, tourne 24 heures sur 24.
Les industriels marocains du secteur le reconnaissent : parler de data centers « verts » relève encore de l'ambition plus que du constat. Sans capacité de stockage massif ou raccordement à une base pilotable, un campus « alimenté par le solaire » reste adossé au réseau national la nuit et lors des creux de vent. Le problème n'est pas propre au Maroc. Les géants de la tech eux-mêmes voient leur bilan carbone gonfler à mesure qu'ils empilent les serveurs d'IA, malgré leurs engagements de neutralité.
Le mur de l'eau
Refroidir des dizaines de milliers de GPU dégage une chaleur considérable, et le refroidissement classique consomme de l'eau. Au niveau mondial, on estime la consommation des data centers autour de 560 milliards de litres par an, l'équivalent de l'eau potable bue annuellement par une dizaine de millions de personnes. Cet indicateur, le WUE, mesure combien de litres part chaque kilowattheure informatique.
Or le Maroc traverse une des pires séquences de stress hydrique de son histoire récente, avec des barrages sous tension et des restrictions agricoles. Implanter un centre à Dakhla, où il pleut à peine 40 mm par an, revient à installer une machine gourmande en fraîcheur dans un des points les plus secs du royaume. Les technologies de refroidissement direct par plaque à froid, qui réduisent la part d'eau, existent, mais leur généralisation reste à démontrer sur des campus de cette puissance.
Dakhla, un choix qui déborde du technique
Le site de Dakhla porte une difficulté supplémentaire, d'ordre juridique et politique. La ville se trouve au Sahara occidental, territoire que l'ONU classe comme non autonome et que la Cour de justice de l'Union européenne considère, dans une série d'arrêts, comme distinct du Maroc et nécessitant le consentement de la population sahraouie. L'ONG Western Sahara Resource Watch dénonce un projet développé sur un territoire administré sans ce consentement et appelle les investisseurs à la vigilance. L'argument « énergie verte » n'efface pas la question du droit international, et il expose les partenaires étrangers, Naver et TAQA en tête, à un risque de réputation.
Un continent qui ne remplit pas encore ses salles
Reste une inconnue commerciale. Le taux d'utilisation des data centers africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient. Construire 2 GW n'a de sens que si la demande suit : entreprises, administrations et start-up africaines capables de louer cette puissance de calcul, plutôt que de continuer à consommer du cloud étranger. La concurrence continentale ne dort pas non plus. L'Afrique du Sud concentre plus de 60 % de la capacité opérationnelle du continent, le Kenya vise 30 % de croissance annuelle jusqu'en 2028, et l'Égypte comme le Nigeria alignent leurs propres campus.
La mise en service de la tranche de 40 MW de Nouaceur, déjà décalée une fois, dira dans les prochains mois si le pari marocain tient son rythme ou glisse comme tant d'annonces d'infrastructures numériques sur le continent.
Note méthodo : les capacités agrégées (≈211 data centers africains fin 2025, ≈400 à 500 MW opérationnels, ≈890 MW en projet) proviennent de rapports sectoriels aux périmètres et dates de mesure différents (rapport Africa's Digital Leap*, African Data Center Association, presse spécialisée) ; les ordres de grandeur sont convergents, les totaux exacts varient d'une source à l'autre. Les montants d'investissement sont ceux annoncés par les porteurs de projets, non des dépenses constatées.*
Sources
- The Conversation — Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l'IA
- DatacenterDynamics — Naver plans 500MW data center campus in Morocco
- Morocco World News — Data Center Mega Project Worth Over 1 Billion MAD Planned in Nouaceur
- Nairametrics — Africa's data centre capacity exceeds 500 MW with 890 MW in pipeline
- Western Sahara Resource Watch — Morocco plans massive AI center in occupied Western Sahara
- The Conversation — Centres de données : pourquoi leur refroidissement consomme autant d'eau