Un développeur a mis un mot sur une pratique répandue au bureau : relayer à ses collègues du texte produit par une IA sans l'avoir lu. Numerama en fait sa question de rentrée. Si vous passez vos journées à copier-coller les réponses d'un chatbot sans jamais les relire, que reste-t-il de vous dans le travail rendu ?

Le « meat proxy »

Le terme vient d'un billet du développeur Niklas Gruhn, publié début août 2026. Il vise le collègue qui, sollicité sur Slack, renvoie mot pour mot la sortie d'un assistant. L'argument, rapporté par Futurism, est simple. N'importe qui peut interroger le modèle lui-même, plus vite et en maîtrisant le contexte ; l'intermédiaire humain n'ajoute que de la latence. Gruhn oppose une consigne courte : lire, comprendre, vérifier, puis répondre avec ses propres mots. L'écriture sert alors de preuve que les trois étapes ont eu lieu.

L'image prolonge le « reverse centaur » de l'écrivain Cory Doctorow, qui décrit l'humain réduit à l'appendice de la machine au lieu d'en piloter les gestes. Doctorow plaide justement pour juger l'IA cas d'usage par cas d'usage, l'outil au service de la personne et non l'inverse.

Le coût du copier-coller

Le phénomène a déjà une mesure. Dans une étude publiée en septembre 2025 par la Harvard Business Review, les laboratoires BetterUp et le Social Media Lab de Stanford chiffrent le « workslop », ces productions d'IA qui semblent soignées mais n'avancent pas le travail. Sur 1 150 salariés américains interrogés, 40 % en avaient reçu dans le mois écoulé. Chaque cas coûte près de deux heures à corriger, soit une perte estimée à 9 millions de dollars par an pour une entreprise de 10 000 personnes. Le prix n'est pas que financier : 42 % des destinataires disent faire moins confiance à l'expéditeur, et un tiers préféreraient éviter de retravailler avec lui.

La compétence s'érode aussi. Un sondage de 319 professionnels du savoir présenté à la conférence CHI 2025 constate que plus la confiance dans l'outil est haute, moins l'utilisateur mobilise son jugement, qui glisse de la production vers la simple vérification. La même bascule inquiète ceux qui décrivent une IA qui dope l'individu mais abîme le collectif : chacun produit vite, personne ne relit, et le savoir partagé se dilue.

La démission dont parle Numerama n'a rien de contractuel. Elle décrit le moment où un salarié cesse d'apporter le jugement pour lequel il est payé, tout en restant à son poste. La parade tient au geste que refuse le « meat proxy » : rouvrir le texte, le confronter à ce qu'on sait, et signer une réponse qu'on a comprise.