Le 9 août 2026, un thermomètre plongé à Golfe-Juan, dans les Alpes-Maritimes, affiche 30 °C, soit 3 à 4 degrés de plus que la normale pour la saison, rapporte franceinfo. Ce n'est pas un accident de littoral. En juin, la Méditerranée dans son ensemble a battu son record mensuel de température de surface, et 98 % de sa surface a connu au premier semestre une canicule marine. Au large du golfe du Lion, l'écart à la normale a atteint +7 °C fin juin. La mer se réchauffe, elle garde la chaleur plus longtemps que l'air, et sa faune commence à ressembler à celle des mers chaudes.

Une mer qui a battu son record en juin

La donnée qui cadre l'été vient du service Copernicus Marine, qui surveille l'océan mondial par satellite et modèle d'assimilation. En juin 2026, la température de surface moyenne de la Méditerranée a atteint 24,3 °C. C'est le mois de juin le plus chaud jamais mesuré dans le bassin, devant les précédents records de juin 2003 (23,94 °C) et juin 2025 (23,95 °C). Sur l'ensemble du premier semestre, la moyenne s'établit à 18,07 °C, le troisième semestre le plus chaud de la série.

Ce chiffre de bassin recouvre des écarts locaux plus marqués. Copernicus mesure au premier semestre 2026 que 98 % de la surface méditerranéenne a été touchée par une canicule marine, et 80 % l'a été en catégorie forte, sévère ou extrême. Le foyer principal est la Méditerranée occidentale, du golfe du Lion à la mer Ligure et à la mer Tyrrhénienne, avec des anomalies de surface de +5 à +7 °C par endroits fin juin, relève une synthèse des données Copernicus. L'Institut de sciences de la mer de Barcelone a enregistré une anomalie de +5,2 °C en Méditerranée nord-occidentale à la même période.

Carte de l'anomalie de température de surface de la Méditerranée fin juin 2026 par rapport à la moyenne 1991-2020 : le bassin occidental, du golfe du Lion aux mers Ligure et Tyrrhénienne, dépasse la normale de 5 à 7 °C, tandis que le bassin oriental en reste proche.

La série satellitaire NOAA OISST, disponible depuis 1982 à un quart de degré de résolution, permet de vérifier l'épisode sur un point précis. Au large du golfe du Lion, à 42,1° N et 5,1° E, la température de surface a dépassé la normale saisonnière chaque jour de l'année jusqu'au 25 juillet, dernière date disponible. Fin juin, l'écart y a atteint 7 °C, avec 27,4 °C mesurés le 26 juin contre une normale de 20,2 °C. Sur les sept premiers mois, 38 journées y sont passées au-dessus du maximum jamais relevé pour leur date de calendrier sur la période 1991-2020.

Température de surface de la mer en 2026 au large du golfe du Lion, du 1er janvier au 25 juillet, posée sur son enveloppe climatologique 1991-2020 : la courbe 2026 reste au-dessus de la normale toute la période et culmine à +7 °C d'écart le 26 juin.

Le décor mondial est du même ordre. En juin, 82 % de la surface de l'océan était en canicule marine, un record, avec une moyenne planétaire de 20,98 °C sur la bande 60° sud – 60° nord. « Ce n'est plus une anomalie ponctuelle, c'est un peu comme pour le climat terrestre, on entre dans un monde où les records deviennent la norme », résume Marina Lévy, directrice de recherche au CNRS et directrice de l'Institut de l'Océan de l'Alliance Sorbonne Université. La Méditerranée, mer semi-fermée et peu profonde, encaisse ce forçage plus vite que les grands océans.

Un fond thermique qui monte, décennie après décennie

L'épisode de 2026 se lit sur une tendance de fond. Selon l'Ifremer, la surface de la Méditerranée s'est réchauffée en moyenne de 1,5 °C entre 1982 et 2024, ce qui en fait la troisième mer côtière du monde la plus rapide à se réchauffer, derrière la mer Noire et la mer Baltique. Jean-Michel Grisoni, ingénieur de recherche océanographe au CNRS, chiffre le rythme dans franceinfo : « La Méditerranée se réchauffe beaucoup plus vite que les océans, à 20 %. Elle augmente de 0,3 °C par décennie. »

Le point de mesure du golfe du Lion confirme cette pente. La moyenne annuelle de la température de surface y est passée de 16,3 °C sur la décennie 1982-1991 à 17,6 °C sur la décennie 2016-2025, soit 1,6 °C de plus, au rythme de 0,39 °C par décennie. L'année 2022 y est la plus chaude de la série, à 18,4 °C, suivie de 2023 et de 2018. Les canicules marines les plus intenses se concentrent sur les quinze dernières années, sur un socle déjà relevé.

Moyenne annuelle de la température de surface de la mer au large du golfe du Lion, 1982-2025 : elle gagne environ 1,6 °C sur la période, la décennie 2016-2025 surplombant la décennie 1982-1991.

Pour Sabrina Speich, professeure en océanographie et sciences du climat à l'École normale supérieure, la vitesse du changement compte autant que la valeur atteinte. « Cette chaleur impacte les écosystèmes marins, la vie marine, qui n'est pas habituée à avoir des changements de température ainsi brusques », dit-elle. Une espèce peut s'adapter à un réchauffement lent sur des générations ; elle encaisse mal une hausse de plusieurs degrés en quelques semaines.

Pourquoi la mer garde la chaleur

L'expression « canicule marine » a une définition précise, posée en 2016 par l'océanographe Alistair Hobday : une période d'au moins cinq jours consécutifs où la température de surface dépasse le 90ᵉ centile de sa climatologie locale. C'est un seuil relatif, calé sur l'histoire du lieu, ce qui permet de comparer un épisode breton et un épisode sicilien.

La physique qui la prolonge tient à l'inertie thermique de l'eau. « L'océan accumule la chaleur pendant plusieurs semaines ou mois, contrairement à l'air qui réagit en quelques jours », explique Marina Lévy. Une masse d'eau chauffée en mai reste chaude en juillet, d'autant que l'été installe une stratification : une couche de surface légère et tiède se pose sur des eaux profondes plus froides, sans se mélanger. La chaleur reste piégée en haut, là où vit l'essentiel de la faune côtière.

Cette mémoire de l'eau change la dynamique d'une année sur l'autre. Chaque nouvelle canicule marine démarre désormais sur une mer déjà plus chaude que la précédente, image que Marina Lévy compare à un saut en hauteur dont le sol s'élèverait chaque année. Simon Van Gennip, océanographe en chef du service Copernicus Marine, place la Méditerranée parmi les trois foyers durables de l'année, avec l'Atlantique Nord central et le Pacifique équatorial. Le maximum thermique annuel se situe habituellement entre fin août et début septembre : la mer de 2026 n'avait donc pas fini de chauffer quand elle affichait déjà ses 30 °C côtiers.

Cette chaleur stockée a une contrepartie atmosphérique. Une Méditerranée surchauffée fournit davantage de vapeur d'eau et d'énergie aux systèmes orageux de fin d'été, les fameux épisodes méditerranéens qui déversent en quelques heures des cumuls de pluie parfois équivalents à plusieurs mois. Une mer plus chaude est aussi un réservoir d'énergie qui se déverse ensuite sur les côtes.

La faune des mers chaudes remonte

Le mot qui inquiète les scientifiques cités par franceinfo est « tropicalisation » : l'installation durable, dans une mer tempérée, d'espèces jusque-là cantonnées aux eaux chaudes. Le phénomène a deux moteurs qui se renforcent. Le premier est le canal de Suez, ouvert en 1869 puis élargi en 2015, qui a supprimé la barrière naturelle entre mer Rouge et Méditerranée et laisse passer un flux continu d'organismes indo-pacifiques, la migration dite lessepsienne, du nom de Ferdinand de Lesseps. Le second est le réchauffement, qui rend l'eau habitable à ces nouveaux venus de plus en plus au nord et à l'ouest.

Les exemples sont documentés. Le poisson-lapin à queue tronquée, Siganus luridus, herbivore de mer Rouge, a atteint les côtes méditerranéennes depuis Israël dès 1956 ; il est signalé en Sicile en 2005, et deux individus sont capturés près de Marseille, dans le parc marin de la Côte Bleue, à l'été 2008. Le poisson-lion, Pterois, prédateur venimeux, colonise le bassin oriental et progresse vers l'ouest. Le barracuda à bouche jaune s'observe désormais couramment sur les côtes provençales. Une étude relayée par Reporterre fait état d'une hausse de 40 % de l'installation d'espèces non indigènes dans la Méditerranée sur la dernière décennie.

Ce brassage n'est pas neutre. Le poisson-lapin broute les algues qui structurent les petits fonds et peut transformer des forêts d'algues en déserts rocheux ; le poisson-lion, sans prédateur local, pèse sur les populations de poissons juvéniles. La tropicalisation ajoute une pression de plus à une mer déjà éprouvée par la surpêche et la pollution, et redistribue les cartes de la pêche côtière.

Ce qui meurt sous la surface

Toutes les espèces ne migrent pas : beaucoup, fixées au fond, subissent. Le coralligène méditerranéen, ces constructions calcaires qui abritent près de 1 500 espèces, en est le premier témoin. Les gorgones, ces éventails colorés apparentés aux coraux, subissent des mortalités massives lors des canicules marines depuis la fin des années 1990. Les premiers épisodes de grande ampleur, en 1999 et 2003, ont touché plus de 1 000 kilomètres de côtes et une cinquantaine d'espèces d'organismes fixés entre la surface et 50 mètres de profondeur.

Les travaux de l'Ifremer, coordonnés notamment par Nathaniel Bensoussan au Laboratoire d'océanographie physique et spatiale, apportent une nuance de profondeur. En croisant le suivi de populations profondes de gorgone rouge, entre 40 et 90 mètres, avec les observations de plongeurs de la base citoyenne T-MEDNet, les chercheurs constatent que la mortalité chute nettement en dessous de 40 mètres, là où la canicule de surface ne descend pas. Les grands fonds offrent un refuge thermique, mais un refuge partiel : la gorgone croît de quelques millimètres par an, et un éventail détruit met des décennies à se reconstituer.

L'herbier de posidonie, plante endémique qui abrite plus de 20 % de la biodiversité méditerranéenne et fixe le carbone dans ses matelas de racines, réagit lui aussi. La posidonie fleurit rarement, environ une fois par décennie, et une étude de mai 2026 portant sur 442 sites suivis en plongée établit que ces floraisons sont déclenchées par la chaleur, leur intensité suivant l'occurrence des canicules marines. Une floraison massive n'est pas une bonne nouvelle : la plante mobilise pour ses fleurs une énergie prise sur sa croissance, ce qui peut affaiblir des herbiers déjà stressés. La biodiversité sous-marine, à la différence du blanchissement des coraux tropicaux, se dégrade sans témoin, ce que Marina Lévy nomme des « incendies sous-marins qui échappent à nos radars ».

Le tableau se retrouve, à d'autres latitudes, sur l'ensemble du littoral français : disparition d'herbiers en Bretagne, déclin des forêts de laminaires, effondrement de populations de bulots en Manche. La synthèse Ifremer-CNRS sur les effets de l'éolien en mer et de l'état des milieux marins rappelle que ces écosystèmes cumulent déjà plusieurs pressions ; la chaleur en devient le dénominateur commun, comme pour les canicules atmosphériques à répétition en Europe.

Le maximum thermique de la Méditerranée est attendu entre fin août et début septembre 2026. La saison des épisodes méditerranéens, elle, commence à l'automne, sur une mer plus chaude que jamais à cette date.

Note méthodologique

Période et points de mesure. Les valeurs de bassin (moyenne mensuelle de juin, part de surface en canicule marine, semestre) proviennent du bulletin Copernicus Marine du 1er juillet 2026, fondé sur son système d'assimilation global GLO12. Les valeurs au point du golfe du Lion (42,125° N, 5,125° E, cellule de 0,25°) sont calculées à partir de la réanalyse satellitaire NOAA OISST v2.1 (jeu ncdcOisst21Agg), extraite le 10 août 2026 ; la dernière date disponible à l'extraction est le 25 juillet 2026.

Traitements. Moyenne annuelle 1982-2025 calculée sur les jours disponibles ; les années 1993 à 1998 sont échantillonnées environ un jour sur deux dans ce miroir ERDDAP, avec une répartition régulière sur tous les mois, ce qui laisse les moyennes non biaisées. La climatologie quotidienne (minimum, 10ᵉ et 90ᵉ centiles, moyenne, maximum) est établie sur 1991-2020, jour calendaire par jour calendaire, hors 29 février. L'anomalie 2026 est l'écart quotidien à cette normale ; le décompte des journées « au-dessus du maximum 1991-2020 » compare chaque jour de 2026 au maximum historique de la même date.

Réserves. Un point de grille de 0,25° au large ne restitue pas la valeur d'un thermomètre côtier : les 30 °C de Golfe-Juan relèvent d'un relevé littoral, plus chaud que l'eau du large. Les deux jeux de données ne se recollent pas : le chiffre de bassin de Copernicus et la série ponctuelle OISST mesurent des objets différents, et ne sont pas additionnés ici. La moyenne planétaire de 20,98 °C est un indice mondial (60° sud – 60° nord), distinct de la moyenne méditerranéenne de 24,3 °C. La définition de la canicule marine suivie est celle de Hobday (2016). Les données sur les gorgones et la posidonie sont issues des publications de l'Ifremer et de la base T-MEDNet.

Sources. franceinfo · Copernicus Marine Service · Ifremer · NOAA OISST v2.1 · Marina Lévy, CNRS · Reporterre.