Elle a passé treize ans chez Google avant d'en claquer la porte, puis a pris la tête de Signal, la messagerie chiffrée qui refuse la publicité et la revente de données. Meredith Whittaker est aujourd'hui l'une des voix les plus écoutées quand il s'agit de dire ce que l'intelligence artificielle fait vraiment à la vie privée. Son avertissement de 2025 est brutal. Les nouveaux assistants « agentiques », ceux qui promettent de réserver vos billets et de répondre à vos amis à votre place, réclament un accès à tout ce que contient votre téléphone. Portrait d'une ingénieure devenue lanceuse d'alerte de l'intérieur.
Treize ans chez Google, puis la sortie
Meredith Whittaker n'est pas une militante venue de l'extérieur. Elle a étudié la rhétorique et la littérature anglaise à Berkeley, puis a rejoint Google en 2006, à un poste sans rapport avec l'ingénierie. Elle y fonde le groupe Open Research et cofonde M-Lab, un réseau mondial de mesure de la performance des réseaux utilisé pour documenter la neutralité du Net. Treize années à observer, selon ses mots, l'envers de la machine publicitaire.
La rupture est publique. Le 1er novembre 2018, plus de 20 000 salariés du groupe débrayent à travers le monde pour protester contre la gestion des affaires de harcèlement sexuel et contre des contrats militaires comme le projet Maven. Whittaker est l'une des organisatrices de ce mouvement, le plus important jamais mené dans une entreprise de la Silicon Valley. Elle dénonce ensuite des représailles internes, et quitte l'entreprise en juillet 2019.
Un an plus tôt, en 2017, elle avait déjà cofondé avec la chercheuse Kate Crawford l'AI Now Institute, un centre de recherche new-yorkais consacré aux effets sociaux de l'IA. Entre novembre 2021 et septembre 2022, elle conseille aussi la présidente de la Federal Trade Commission américaine, Lina Khan, sur les questions d'intelligence artificielle. Ce parcours dessine une trajectoire cohérente : partir de l'intérieur des plateformes pour en cartographier les logiques de pouvoir, avant de basculer du côté de la défense de l'utilisateur.
Entre-temps, elle a porté ce diagnostic devant les élus. Elle a témoigné au Congrès américain sur l'éthique de l'IA en 2019, puis sur la reconnaissance faciale en 2020, deux terrains où l'AI Now Institute publiait des rapports critiques sur les biais et l'opacité de ces systèmes. Cette visibilité l'a installée comme interlocutrice des régulateurs autant que des ingénieurs, et le magazine Time l'a rangée en 2023 parmi les cent personnalités les plus influentes du champ de l'intelligence artificielle. Le portrait que dresse Futura, celui d'une femme qui a vu « l'envers du décor », tient à cette double position. Elle a construit des outils de mesure au sein de Google, et elle en connaît le prix pour la vie privée.
« L'intelligence artificielle est une technologie de surveillance »
Sa thèse centrale, elle la formule dès 2023, sur la scène de TechCrunch Disrupt. Pour Whittaker, l'IA telle qu'on la construit aujourd'hui est « fondamentalement une technologie de surveillance ». Le raisonnement est technique avant d'être politique. Les grands modèles réclament des quantités massives de données et une puissance de calcul que seule une poignée d'entreprises, aux États-Unis et en Chine, peut réunir. Or ces données proviennent en droite ligne de l'industrie publicitaire bâtie depuis la fin des années 1990 sur le pistage des comportements.
L'argument déplace le débat. Là où le discours dominant présente l'IA comme une rupture technique neutre, Whittaker y voit le prolongement d'un modèle économique déjà installé, celui de la publicité ciblée poussée à son terme. La reconnaissance faciale, la détection d'émotions, les systèmes de notation « produisent tous des données sur vous » et finissent, dit-elle, entre les mains de ceux qui exercent un pouvoir sur les individus, employeurs, États, polices aux frontières. Cette continuité entre la surveillance commerciale et la surveillance au travail, ZapNews l'avait documentée du côté de Meta et de l'accès de ses cadres aux données internes des salariés.
Le second volet de sa critique porte sur la concentration. Le paradigme du « plus gros, c'est mieux » verrouille l'innovation au profit de quelques acteurs capables de payer les serveurs et de rassembler les jeux de données. Dans cette lecture, réclamer plus de vie privée revient à s'attaquer directement au modèle qui finance la recherche en IA. « Si l'on tient à la vie privée, on va devoir se soucier aussi de la façon dont ces modèles sont développés », résumait-elle au Forum économique mondial en avril 2025.
Le « cerveau dans un bocal »
C'est sur la vague suivante, celle des IA dites agentiques, que Whittaker a frappé le plus fort. En mars 2025, à la conférence SXSW d'Austin, elle compare le recours à ces agents au fait de « mettre son cerveau dans un bocal », et y voit un problème « profond » de sécurité et de vie privée.
Le mécanisme qu'elle décrit est concret. Un agent censé chercher un concert, acheter les billets, réserver un restaurant et prévenir vos amis a besoin, pour agir, d'un accès à votre navigateur, à votre carte bancaire, à votre agenda et à vos messageries. En pratique, cela revient à lui accorder ce qui ressemble à un droit d'administrateur sur l'ensemble de votre appareil, « accédant à chacune de ces bases de données ». Et comme le modèle qui pilote l'agent tourne presque toujours sur des serveurs distants, ces informations partent vraisemblablement en clair vers le cloud, faute de méthode pour les traiter chiffrées.
Le point le plus grave, pour la présidente de Signal, touche à l'architecture même des systèmes. Un agent qui lit vos messages pour les résumer, puis écrit à votre place, abolit la séparation entre l'application et le système d'exploitation, cette cloison qu'elle appelle la « barrière hémato-encéphalique » du logiciel. Une messagerie chiffrée de bout en bout perd tout son sens si un assistant vient recopier le contenu déchiffré à l'écran pour l'expédier ailleurs. Le chiffrement protège le message en transit, pas ce qu'un programme autorisé en fait une fois qu'il l'a sous les yeux. La promesse d'un chiffrement inviolable se heurte d'ailleurs souvent à ces angles morts, comme le rappelait notre décryptage sur les limites concrètes du chiffrement côté client.
Pour Signal, la démonstration devient existentielle. Whittaker prend l'exemple d'un assistant censé résumer une conversation et texter un ami : pour l'exécuter, il lui faut à la fois entrer dans la messagerie et en ressortir les contenus. Si un tel agent s'intègre à Signal, il faut soit exécuter le modèle sur l'appareil, ce qu'aucun téléphone grand public ne permet aujourd'hui pour les gros modèles, soit envoyer les messages en clair vers un serveur, ce qui revient à trahir la raison d'être de l'application. Elle refuse donc l'intégration d'agents tiers, et voit dans la banalisation de ces assistants un moyen d'ériger la surveillance en réglage par défaut du système d'exploitation, sans que l'utilisateur en mesure la portée. Là où la publicité ciblée collectait des traces après coup, l'agent réclame les clés d'entrée avant même d'agir.
Une fondation qui coûte 50 millions de dollars par an
Ce qui donne du poids à ces mises en garde, c'est le poste qu'occupe Whittaker depuis le 12 septembre 2022, la présidence de la Signal Foundation, structure qui édite la messagerie du même nom. Signal revendiquait environ 70 millions d'utilisateurs actifs mensuels début 2025, sur plus de 220 millions de téléchargements cumulés, et enregistrait alors un regain de popularité, avec une hausse des installations aux États-Unis au premier trimestre. Sa singularité tient à son statut. C'est une organisation à but non lucratif, sans publicité, sans revente de données, sans capital-risque.
Ce choix a un prix, et Signal l'expose lui-même. Dans un billet publié fin 2023, l'organisation détaille ses coûts de fonctionnement : environ 14 millions de dollars par an d'infrastructure à l'époque, dont 2,9 millions de serveurs, 2,8 millions de bande passante, 6 millions de frais liés à l'envoi des SMS de vérification, et 1,3 million de stockage. La masse salariale, pour une cinquantaine de personnes, pèse près de 19 millions. Au total, Signal estimait devoir atteindre 50 millions de dollars annuels pour tourner en 2025.
L'ossature financière remonte à la fondation elle-même. En février 2018, Brian Acton, cofondateur de WhatsApp parti de Facebook, lance la Signal Foundation avec un prêt initial de 50 millions de dollars. Ce prêt, sans intérêt et non garanti, a depuis grossi et n'est remboursable qu'en 2068. Signal résume sa doctrine en une phrase : « Au lieu de monétiser la surveillance, nous vivons de dons. » L'objectif affiché est de dépendre un jour de millions de petits donateurs plutôt que d'un unique mécène. Whittaker en fait un argument de crédibilité. Quand on affirme protéger la vie privée, il faut ouvrir son code et laisser chacun vérifier, ce que fait Signal, dont le protocole est public et audité.
Cette économie explique aussi pourquoi Signal peut tenir un discours que d'autres ne peuvent pas se permettre. Une entreprise dont le chiffre d'affaires repose sur la donnée ne peut pas plaider contre la collecte de données sans se saborder. Une fondation qui vit de dons le peut. Whittaker place là le centre de son combat contre la concentration du pouvoir. Il s'agit de montrer qu'une infrastructure de communication de masse peut exister hors du modèle publicitaire, et de servir de contre-exemple vivant à qui prétend qu'aucune autre voie n'est possible.
Le bras de fer avec les États
Sa position la plus tranchée concerne les tentatives des États d'affaiblir le chiffrement. La règle qu'elle répète est d'ordre technique. On ne peut pas créer une porte dérobée réservée aux « gentils ». Toute faille ouverte pour la police est une faille exploitable par n'importe qui, et scanner un message avant qu'il ne soit chiffré revient à casser la garantie même du chiffrement de bout en bout.
De ce principe, Whittaker tire une menace concrète, brandie à chaque projet de loi. En février 2025, face à un texte suédois qui aurait obligé les messageries à conserver l'historique des échanges et à ménager un accès aux forces de l'ordre, elle prévient que Signal quittera plutôt le marché suédois que de compromettre son chiffrement. L'armée suédoise, qui recommande justement Signal pour ses communications non classifiées, a objecté qu'un tel accès ne pouvait pas se créer « sans introduire des vulnérabilités exploitables par des tiers ». La même mise en garde avait été adressée au Royaume-Uni en 2023, à propos de l'Online Safety Act ; Londres avait fini par reculer.
Le front européen reste ouvert. Le projet dit « chat control », présenté comme une arme contre la diffusion d'images pédocriminelles, prévoirait l'analyse automatisée des contenus directement sur l'appareil, avant chiffrement. Repoussé puis réintroduit à plusieurs reprises depuis 2022, il revient régulièrement à l'ordre du jour de l'Union, assorti d'une feuille de route sur l'accès des autorités aux données chiffrées à l'horizon 2026. Pour Whittaker, l'intention louable ne change rien à la mécanique : dès qu'un logiciel inspecte chaque message avant son envoi, la confidentialité promise cesse d'exister pour tous les utilisateurs, y compris ceux que la loi n'a aucune raison de soupçonner. Des dizaines de chercheurs en cryptographie et d'associations de défense des libertés ont porté le même avertissement dans des lettres ouvertes successives. Signal a répété qu'il partirait du marché européen plutôt que d'accepter une obligation de balayage côté client. Faute d'obligation de ce type dans les versions récentes du texte, l'application est restée disponible dans l'Union à l'été 2026.
Ce qu'elle défend, au fond
Réduire Meredith Whittaker à une opposante à l'IA serait un contresens. Elle admet l'utilité des modèles. Ce qu'elle vise, c'est l'idée qu'ils seraient neutres et devraient forcément passer par la captation généralisée des données. Sa cible constante, de l'AI Now Institute à Signal, reste la concentration, ce petit nombre d'entreprises qui détiennent le calcul, les données et désormais les assistants prêts à s'insérer entre l'utilisateur et son propre appareil.
Son autorité tient à ce croisement rare de compétences. Elle connaît le code et l'infrastructure, elle a vu fonctionner de l'intérieur l'économie de la donnée chez Google, et elle dirige aujourd'hui l'un des seuls services grand public qui prouve qu'un autre modèle est tenable. Quand elle affirme qu'un agent réclame un accès en clair à vos messages, elle décrit une contrainte d'ingénierie, pas une crainte abstraite.
Le calendrier lui donne un point d'appui. La feuille de route européenne sur l'accès aux données chiffrées est attendue pour 2026, et Signal a déjà fixé sa ligne et quittera tout marché qui exigerait une porte dérobée. C'est à cette échéance, et aux textes qui l'accompagneront, que se mesurera la portée réelle de son avertissement.