Une salle, deux ambiances. Lors d'un town hall ce jeudi, Mark Zuckerberg a reconnu que les agents IA de Meta « n'ont pas accéléré comme prévu » ces quatre derniers mois, quand son directeur de l'IA Alexandr Wang faisait miroiter des modèles maison bientôt à parité avec OpenAI. Derrière ce grand écart de discours, une réalité comptable : jamais Meta n'a dépensé autant, et sa trésorerie commence à le sentir.

Le décor de la scène est connu. En juin 2025, Meta a déboursé 14,3 milliards de dollars pour prendre 49 % de Scale AI et débaucher son cofondateur Alexandr Wang, promu premier chief AI officer du groupe et placé à la tête d'un laboratoire rebaptisé Meta Superintelligence Labs. Un an plus tard, l'heure des comptes a sonné — et c'est Zuckerberg qui doit vendre la promesse.

Un discours à deux vitesses

Au town hall, le patron de Meta a été inhabituellement direct : la restructuration de la division IA « ne s'est pas passée aussi proprement qu'elle aurait pu », les paris internes « ne portent pas encore leurs fruits », et il a fixé un cap serré — des résultats tangibles d'ici trois à six mois, selon The Decoder. Le point noir est clairement identifié : les systèmes agentiques de long terme et les usages de code, là où OpenAI, Anthropic et Google gardent une longueur d'avance.

Wang, lui, a joué la partition de l'optimisme. Le modèle interne baptisé « Watermelon », encore en entraînement, aurait atteint la parité avec GPT-5.5 d'OpenAI — sur des benchmarks qu'il n'a pas détaillés — et mobiliserait « un ordre de grandeur de calcul en plus » que son prédécesseur. Un modèle de code capable de rivaliser avec Claude Opus d'Anthropic arriverait « assez vite ». Ce prédécesseur, c'est Muse Spark (dévoilé en avril, nom de code « Avocado »), premier modèle majeur depuis Llama 4, jugé compétitif mais sans dominer : 89,5 % sur GPQA Diamond, contre 92 à 94 % pour les concurrents.

Le capex, lui, ne connaît pas le doute

Si le calendrier des modèles patine, l'investissement, lui, file. En cinq ans, les dépenses d'investissement (capex) de Meta ont été multipliées par près de neuf : d'environ 15 milliards de dollars en 2020 à 72,2 milliards en 2025 — un bond de plus de 80 % en un an — et une prévision de 125 à 145 milliards pour 2026.

Courbe du capex annuel de Meta de 2020 à 2026, multiplié par neuf, avec un bond de 84 % en 2025

L'inflexion est nette et elle est datée : c'est 2025 qui fait basculer la courbe, quand l'IA prend le relais de la « réalité virtuelle » comme moteur des dépenses. Zuckerberg a d'ailleurs esquissé un horizon vertigineux : au moins 600 milliards de dollars d'infrastructures aux États-Unis d'ici 2028. À ce rythme, le capex représente désormais 36 à 38 % du chiffre d'affaires du groupe (201 milliards en 2025), le ratio le plus élevé de son histoire. La quasi-totalité du cash généré repart aussitôt dans les data centers, les GPU NVIDIA et l'énergie qui les alimente.

Meta n'est pas seul — mais dépense le moins des géants

Cette fuite en avant n'a rien d'une singularité : les quatre grands hyperscalers américains courent tous en même temps. Selon les compilations de valueaddvc et Tom's Hardware, leur capex cumulé passerait d'environ 388 milliards en 2025 à quelque 630 milliards en 2026 — et dépasserait les 700 milliards en incluant Oracle.

Dumbbell du capex 2025 vers 2026 des quatre hyperscalers : Amazon, Google, Meta et Microsoft doublent tous la mise

Le graphique remet Meta à sa place dans le peloton : avec 135 milliards prévus, il affiche le plus petit budget des quatre, derrière Amazon (200), Google (180) et devant Microsoft (115). Mais tous font grosso modo le même geste — doubler la mise en un an. La rationalité affichée est partout la même : être à court de puissance de calcul serait plus dangereux que dépenser de trop. C'est le calcul du poker, transposé à la finance d'entreprise, et il vaut aussi pour les États — la Corée du Sud a par exemple annoncé un plan IA de plus de 1 000 milliards d'euros.

Là où ça commence à coûter

Le problème, c'est que cette débauche d'investissement n'est plus indolore. Longtemps, Meta pouvait empiler les dépenses sans écorner sa trésorerie, car ses profits publicitaires suivaient. En 2025, la mécanique s'est enrayée : le flux de trésorerie disponible (free cash flow) est retombé à 46,1 milliards de dollars, en recul de près de 15 % sur un an, alors même que le chiffre d'affaires progressait de 22 %.

Trajectoire capex contre trésorerie de Meta de 2021 à 2025 : en 2025 le capex bondit tandis que le cash décroche

La trajectoire raconte l'histoire mieux qu'un tableau : après avoir reconstitué son cash entre 2023 et 2024, Meta a vu 2025 pousser le capex très loin vers la droite — pendant que la trésorerie, elle, redescendait. Autrement dit : l'IA coûte désormais assez cher pour manger la croissance des profits. Ce n'est pas propre à Meta. Les banques rationnent déjà l'IA, terrifiées par la facture, et toute une industrie d'outils de FinOps se monte pour reprendre le contrôle de dépenses devenues imprévisibles.

La facture humaine, aussi

L'addition ne se lit pas qu'en dollars de capex. Pour financer et concentrer l'effort, Meta a licencié environ 10 % de ses effectifs mondiaux en mai, tout en réaffectant quelque 7 000 salariés vers ses équipes IA. Et pour attirer les chercheurs vedettes, Wang et Zuckerberg ont aligné des packages de rémunération qui, actions comprises, « grimpaient jusqu'à des centaines de millions de dollars ». On mesure la tension : d'un côté, des salaires stratosphériques et un capex record ; de l'autre, un patron qui reconnaît que les agents ne vont pas assez vite. Le tout sur fond de scepticisme d'une partie même des ingénieurs de Meta — son propre scientifique en chef Yann LeCun ayant de longue date pris ses distances avec la course actuelle.

Reste la question que tous les investisseurs posent désormais : combien de temps une entreprise peut-elle brûler autant de cash sur la promesse d'agents qui « feront des choses pour vous » avant que le marché n'exige de voir le retour ? Zuckerberg s'est donné trois à six mois. Le capex, lui, s'engage sur trois ans.

Note méthodologique

Période couverte. Capex annuel 2020-2026 (2026 = prévision haute des sociétés) ; comparaison hyperscalers 2025 (réalisé/estimé) contre prévisions 2026 ; trésorerie disponible de Meta 2021-2025.

Sources de données. Résultats et guidance de Meta, agrégés par Macrotrends — capex et free cash flow ; guidance 2026 relevée par Fortune ; comparaison hyperscalers via valueaddvc et Tom's Hardware ; contexte du town hall via The Decoder et CNBC ; caractéristiques de Muse Spark via Fortune. L'article d'origine est next.ink.

Traitements. Montants convertis en milliards de dollars et arrondis à l'unité pour les visuels. La fourchette 2026 de Meta (125-145) est représentée par une barre d'incertitude ; pour la comparaison inter-acteurs, les prévisions 2026 sont ramenées à leur point médian.

Réserves. Les définitions de « capex » varient d'un rapport à l'autre (achats d'immobilisations seuls ou incluant les finance leases), d'où des écarts de quelques milliards selon les sources ; ces chiffres restent des ordres de grandeur. Les prévisions 2026 sont des guidances susceptibles d'être révisées à la hausse (Meta l'a déjà fait). Enfin, les benchmarks de modèles cités (Muse Spark, « Watermelon ») sont, pour partie, communiqués par Meta elle-même et non vérifiés indépendamment.