Meta a perdu une manche, pas la guerre. Le 11 juin, la juge fédérale californienne Eumi K. Lee a rejeté la demande du groupe de Mark Zuckerberg de classer sans suite une plainte qui l'accuse d'avoir piraté des milliers de films pornographiques. L'affaire pourra donc se poursuivre, avec ses ramifications gênantes pour l'entreprise sur la question brûlante des données d'entraînement de l'intelligence artificielle.
2 396 films téléchargés via BitTorrent
À l'origine de la procédure, deux sociétés américaines : Strike 3 Holdings, qui exploite des sites comme Blacked, et Counterlife Media. Dans leur plainte déposée à l'été 2025, elles affirment que Meta a téléchargé 2 396 de leurs films via le protocole BitTorrent entre 2018 et 2025. Leur thèse : ces contenus auraient nourri les modèles d'IA maison, notamment Llama.
Les plaignantes disent avoir identifié 47 adresses IP rattachées à Meta, plus sept plages d'adresses dissimulées, téléchargeant des fichiers aux mêmes mots-clés et aux mêmes dates. La juge a trouvé l'argument du hasard peu crédible : que plusieurs adresses récupèrent le même jour huit épisodes de la série Ted Lasso, dans le désordre, « dépasse l'entendement » s'agissant d'une coïncidence. Le schéma évoque plutôt une collecte automatisée.
Le téléchargement comme infraction en soi
Le point juridique central de la décision est important. Pour la juge, les producteurs n'ont pas besoin de prouver que leurs films ont effectivement servi à entraîner une IA. La violation du droit d'auteur est constituée dès lors que Meta a téléchargé et redistribué (le fonctionnement même de BitTorrent implique de partager les fichiers reçus) ces œuvres sans autorisation. Les trois volets de la plainte (contrefaçon directe, indirecte et contributive) sont jugés « plausiblement étayés » et passent l'étape de la recevabilité.
Meta conteste fermement. L'entreprise plaide qu'une adresse IP ne désigne pas son auteur : employés, sous-traitants ou visiteurs auraient pu télécharger ces contenus pour un « usage personnel ». Elle ajoute que le volume, environ 22 films par an, serait dérisoire pour un entraînement d'IA, et que ces téléchargements précèdent ses efforts en la matière. « Ces accusations sont bidon : nous ne voulons pas de ce type de contenu et nous prenons des mesures délibérées pour éviter de nous entraîner sur ce genre de matériel », a réagi le groupe.
L'argument du « hasard individuel » s'inscrit toutefois dans un contexte chargé. Meta a déjà reconnu, dans une autre procédure, avoir utilisé BitTorrent pour aspirer LibGen, une bibliothèque clandestine de livres, afin d'alimenter ses modèles. De quoi nourrir la suspicion des plaignantes.
Un dossier loin d'être réglé
La décision n'établit pas la culpabilité de Meta : elle se contente d'autoriser la suite. S'ouvre désormais la phase d'instruction (discovery), avec une médiation attendue d'ici août 2026 et un procès devant jury programmé en février 2028. D'ici là, l'affaire reste à surveiller, d'autant que Strike 3 Holdings est réputée pour être l'un des plaignants les plus actifs des États-Unis en matière de piratage.
Au-delà du caractère sulfureux du dossier, l'enjeu rejoint le débat plus large sur l'IA et le droit d'auteur, déjà au cœur des discussions parlementaires françaises et de la loi Darcos : où s'arrête la collecte de données, et qui paie quand elle franchit la ligne ? Meta est par ailleurs déjà visée par d'autres accusations liées au piratage de comptes pour entraîner son IA.