Une enquête de l'ONG américaine Tech Transparency Project a recensé au moins 332 publicités contenant des images d'exploitation sexuelle d'enfants diffusées sur Facebook et Instagram. La plupart étaient générées ou retouchées par intelligence artificielle, et beaucoup reprenaient les visages d'enfants réels. Ces annonces circulaient au moment même où Meta réglait à l'amiable, pour 16,7 milliards de dollars, le procès qui l'opposait à une coalition d'États américains sur la protection des mineurs.

Ce que l'enquête a mesuré

Le Tech Transparency Project (TTP), programme de l'organisation Campaign for Accountability, a documenté 332 publicités relevant du matériel d'exploitation sexuelle de mineurs sur les plateformes de Meta. Le travail a débuté fin 2025 avec le repérage d'une cinquantaine de contenus, avant de s'étendre jusqu'en août 2026. Les annonces étaient payantes et validées par le processus d'approbation publicitaire de Meta, censé filtrer les contenus avant diffusion, ce qui distingue ce dossier des publications ordinaires signalées après coup par les utilisateurs.

Ces annonces n'étaient pas cachées dans des recoins du réseau. La bibliothèque publicitaire de Meta indique qu'elles ont atteint plus de 29 000 comptes dans l'Union européenne et environ 6 800 au Royaume-Uni, deux d'entre elles dépassant à elles seules les 2 500 utilisateurs européens, selon le décompte de l'ONG relayé par Next. La directrice de TTP a déclaré que les publicités « ne cherchaient ni à cacher les images, ni à cacher ce qu'elles promouvaient ».

De vrais enfants et des applications de « nudification »

La spécificité de cette enquête tient à la nature des images. L'ONG a confirmé la présence de photos d'enfants réels détournées par IA pour simuler des actes sexuels : parmi elles, le portrait d'un jeune membre d'une famille royale européenne, la photo de profil Instagram d'une influenceuse de 14 ans, et des images issues de banques de photos. Selon Next, plus de 250 des annonces recensées s'appuyaient sur des visages d'enfants existants.

La destination de ces publicités éclaire le modèle économique en cause. Sur les 332 annonces, 298 renvoyaient vers des applications de génération d'images ou de vidéos par IA, dont une majorité émanait de développeurs chinois. Ces outils, dits de « nudification », promettent de déshabiller numériquement une photo. Leur promotion via un réseau publicitaire grand public transforme une plateforme de diffusion en canal d'acquisition pour des services de fabrication d'images pédocriminelles.

Une modération qui laisse passer, puis se reprend

Pour tester le dispositif de Meta, TTP a signalé 129 des publicités encore actives. Dans 57 % des cas (73 annonces), l'entreprise a répondu que le contenu ne violait pas ses standards. Les 43 % restants ont donné lieu à un retrait ou à une réponse d'absence de violation antérieure, et six annonces demeuraient visibles à l'issue des tests.

Le calendrier des suppressions est parlant. Meta avait retiré 183 des annonces avant le 1er septembre, puis 149 supplémentaires après le 2 septembre, une fois les résultats de l'enquête partagés avec l'entreprise. Dans la foulée, plus de 100 publicités déjà retirées ont été reclassées : d'abord rangées sous la politique relative aux contenus pour adultes, sans mention explicite de mineurs, elles ont été requalifiées en violations de la politique contre l'exploitation des enfants.

Interrogée, Meta a répondu ne tolérer « ni les applications de nudification, ni aucune forme d'exploitation d'enfants, réelle ou générée par IA », et affirme avoir supprimé 36 millions de contenus relevant de l'exploitation sexuelle de mineurs. L'entreprise met en avant le volume traité ; l'enquête montre le taux de faux négatifs sur un échantillon signalé manuellement.

L'IA générative des deux côtés de la modération

Le rôle de l'IA ne se limite pas aux images. Selon Digital Trends, des témoignages entendus lors d'un procès ont décrit comment le basculement de Meta vers une modération pilotée par IA inondait le système de signalements de faible qualité, ce qui compliquait la progression des enquêtes menées par les forces de l'ordre sur des enfants réels. La même technologie qui fabrique les contenus alourdit donc le tri censé les intercepter.

Cette double bascule pose un problème de volume. Générer une image synthétique coûte quelques secondes ; la vérifier humainement en coûte davantage. Quand la production augmente plus vite que la capacité d'examen, la charge se reporte sur des systèmes automatiques dont l'enquête vient de mesurer les angles morts.

Au même moment, une facture judiciaire record

Ces révélations tombent dans un contexte contentieux lourd pour Meta. Le 26 août 2026, l'entreprise a accepté de verser 16,7 milliards de dollars pour clore le procès qui l'opposait à une coalition de procureurs d'États américains, qui l'accusaient d'avoir conçu ses plateformes pour rendre les mineurs dépendants. En parallèle, une cour du Nouveau-Mexique a condamné Meta à payer 567 millions de dollars dans un fonds dédié à la santé mentale des jeunes, portant le total de cette affaire près du milliard.

L'ONG souligne le décalage entre ces engagements financiers et la persistance des défaillances techniques. Au moment où Meta plaidait sa responsabilité envers les mineurs devant les tribunaux, ses réseaux publicitaires continuaient de diffuser les contenus en cause.

Ce n'est pas le premier audit de ce genre. Tech Transparency Project a publié par le passé des rapports pointant des annonces problématiques passées à travers les filtres de Meta, notamment sur la promotion d'outils de harcèlement ou d'applications de retouche. La récurrence de ces constats nourrit l'argument des plaignants américains, pour qui les défaillances relèvent de l'organisation du contrôle plutôt que d'incidents isolés.

Une pression réglementaire qui monte

Le dossier dépasse les frontières américaines. En Espagne, le parquet a été chargé d'enquêter sur X, Meta et TikTok, soupçonnés d'avoir laissé circuler des contenus pédocriminels générés par IA, selon une dépêche reprise par AOL. Cette initiative s'ajoute à la surveillance déjà exercée par les régulateurs européens sur les grandes plateformes.

En France, la protection de l'enfance fait aussi l'objet d'un suivi critique : la Ciivise jugeait en juin l'État « loin du compte » sur l'application de ses recommandations. La modération des plateformes, elle, reste largement adossée à des dispositifs automatisés dont le contrôle indépendant demeure limité.

Rien n'indique, à ce jour, qu'un mécanisme de vérification externe et systématique des annonces de Meta soit prévu.