Un studio pornographique tient peut-être l'affaire qui fera plier la Silicon Valley sur ses pratiques de collecte de données. Vixen, l'un des labels du groupe Strike 3 Holdings, accuse Meta d'avoir aspiré sur BitTorrent près de 2 400 de ses films pour nourrir ses modèles d'intelligence artificielle. Le groupe de Mark Zuckerberg dément et invoque un « usage personnel », mais la juge fédérale californienne n'a pas été convaincue : elle a refusé, mi-juin, de classer l'affaire, qui file désormais vers l'instruction. Et son raisonnement pourrait faire jurisprudence bien au-delà du cinéma pour adultes.

Une plainte à 359 millions de dollars

Derrière la plainte, deux sociétés américaines : Strike 3 Holdings, qui exploite des marques comme Vixen, Blacked, Tushy ou Deeper, et sa partenaire Counterlife Media. Déposée à l'été 2025 devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, l'action reproche à Meta d'avoir téléchargé sans autorisation au moins 2 396 films protégés depuis 2018, souvent le jour même de leur sortie.

Le chiffre paraît modeste, mais l'addition monte vite. Le droit américain prévoit jusqu'à 150 000 dollars de dommages-intérêts par œuvre en cas de contrefaçon « volontaire ». Bout à bout, les plaignantes réclament jusqu'à 359 millions de dollars. Elles ajoutent que, parmi les fichiers récupérés via le même dispositif, figurent aussi d'autres contenus copyrightés ou de provenance douteuse, signe selon elles d'une collecte massive et indifférenciée plutôt que d'un usage ciblé.

Pour étayer leurs accusations, les producteurs disent avoir identifié 47 adresses IP appartenant à Meta (via la base de géolocalisation MaxMind), doublées d'un réseau de serveurs « off-infra » — des machines hébergées hors de l'infrastructure officielle du groupe, censées masquer l'activité. Les schémas de téléchargement, trop réguliers et trop synchronisés pour être humains, trahiraient une automatisation. Objectif présumé : alimenter les modèles maison de Meta, du grand modèle de langage Llama au générateur de vidéos MovieGen, avec le risque, à terme, de produire à bas coût des contenus concurrents de ceux des plaignantes.

Le nerf de l'affaire : « seeding » contre « leeching »

Le cœur technique du dossier tient à un détail du fonctionnement de BitTorrent. Sur ce protocole, on ne fait pas que télécharger (le « leeching ») : dès qu'on récupère des morceaux d'un fichier, on les repartage automatiquement aux autres utilisateurs (le « seeding »). Le mécanisme du « tit for tat » récompense d'ailleurs par de meilleures vitesses ceux qui redistribuent le plus. Autrement dit, quiconque télécharge via BitTorrent devient, dans le même mouvement, un diffuseur.

C'est ce point qui rend la position de Meta délicate. Car en droit d'auteur américain, reproduire une œuvre pour un usage interne est une chose ; en distribuer des copies complètes au public en est une autre, bien plus difficile à défendre. La plainte reproche donc à Meta non seulement d'avoir siphonné les films, mais d'avoir « continuellement distribué » le contenu des plaignantes à des inconnus, le temps des téléchargements.

Meta plaide l'« usage personnel »

Le groupe conteste vigoureusement. Dans sa demande de classement déposée fin octobre 2025, Meta a qualifié de « dénuées de sens » les accusations liées à l'IA et avancé une thèse simple : une adresse IP ne désigne pas son utilisateur. Employés, sous-traitants ou visiteurs auraient pu télécharger ces films pour un usage personnel, sans lien avec l'entreprise. Le volume — environ 22 films par an — serait par ailleurs dérisoire pour entraîner une IA, et une partie de ces téléchargements précéderait les efforts du groupe en la matière.

« Nous ne voulons pas de ce type de contenu et nous prenons des mesures délibérées pour éviter de nous entraîner sur ce genre de matériel », a fait valoir un porte-parole. L'argument, toutefois, s'inscrit dans un passé chargé : Meta a déjà reconnu, dans une autre procédure, avoir utilisé BitTorrent pour aspirer LibGen, une bibliothèque clandestine de livres, afin d'alimenter ses modèles. De quoi nourrir la suspicion.

La juge laisse l'affaire prospérer

Le 11 juin 2026, la juge fédérale Eumi K. Lee a rejeté la demande de classement de Meta sur le volet contrefaçon. Sa décision ne tranche pas la culpabilité du groupe : elle autorise simplement la poursuite de la procédure. Mais son raisonnement est notable. Pour la juge, les plaignantes n'ont pas besoin de prouver que leurs films ont effectivement servi à entraîner une IA : la violation est constituée dès l'instant où Meta a téléchargé et redistribué ces œuvres sans droit. Elle a estimé que la construction d'un dispositif dédié — algorithme de collecte et serveurs cloud privés configurés pour torrenter — était « taillée » pour l'infraction et suffisait à retenir une responsabilité, au moins au stade de la recevabilité.

Ce déplacement du curseur, de l'entraînement vers l'acquisition des données, est ce que retiennent les juristes. Comme le résume une analyse spécialisée, « ce n'est pas l'entraînement, c'est le torrenting ». La suite passera par la phase d'instruction (discovery), une médiation attendue d'ici l'été et un procès devant jury envisagé à horizon 2028.

Pourquoi cette affaire dépasse le porno

L'enjeu déborde très largement le cinéma pour adultes. Depuis deux ans, les grands laboratoires ont plutôt eu gain de cause sur le terrain qui les inquiétait le plus : dans les affaires Bartz v. Anthropic et Kadrey v. Meta, des juges californiens ont admis que l'entraînement d'un modèle sur des œuvres protégées pouvait relever du fair use, l'exception d'usage loyal du droit américain, au motif qu'il s'agit d'un usage transformatif. Une victoire de principe pour l'industrie de l'IA.

Sauf que ces mêmes décisions ont soigneusement distingué l'entraînement de la manière d'obtenir les données. Le juge Alsup avait ainsi jugé que télécharger et stocker des copies piratées depuis des bibliothèques clandestines n'était, lui, pas couvert par le fair use. C'est exactement la brèche qu'exploite la plainte Vixen : peu importe que l'entraînement soit légal si les données ont été acquises — et surtout redistribuées — de façon illicite. La distribution de copies complètes au public reste l'un des comportements les plus difficiles à justifier au titre de l'usage loyal.

Le paradoxe est savoureux : c'est un studio pornographique, habitué des contentieux de masse sur le piratage, qui offre peut-être aux ayants droit l'angle d'attaque le plus solide contre les géants de l'IA. Un précédent qui résonne avec le débat européen sur la traçabilité des corpus d'entraînement — au cœur du rapport parlementaire français sur l'IA et la culture, de l'examen d'une loi facilitant la preuve de l'usage d'œuvres protégées et des alertes du Syndicat national de l'édition sur la contrefaçon. Meta avait déjà perdu une première manche dans ce dossier ; la question de fond — jusqu'où peut aller la collecte de données, et qui paie quand la ligne est franchie — reste, elle, entièrement ouverte.