Mistral AI a annoncé, lundi 8 septembre 2026, une levée de 3 milliards d'euros qui porte sa valorisation à 21,3 milliards, contre 11,7 milliards un an plus tôt. C'est la plus grosse levée en capital jamais réalisée par une entreprise technologique privée européenne. Le tour est mené par le coréen Samsung, et non par le néerlandais ASML qui avait dominé le précédent. La start-up française, fondée en 2023, veut financer ses data centers et sa recherche pour rester dans une course mondiale à l'IA où les montants américains restent d'un autre ordre.

Un tour de table record, mené par Samsung

Il s'agit du cinquième tour de table de Mistral, un Series D bouclé à 3 milliards d'euros (environ 3,5 milliards de dollars). L'entreprise passe d'une valorisation de 11,7 milliards d'euros, atteinte en septembre 2025, à 21,3 milliards (franceinfo, Journal du Net).

Le tour est mené par Samsung Electronics, déjà présent au capital via sa branche Samsung Ventures, aux côtés du fonds Scaleup Europe (géré par EQT et adossé à des capitaux publics européens) et de PSG Equity, actionnaire existant. Trois nouveaux entrants figurent au tour : le fonds de private equity Advent, des fonds gérés par BlackRock et le Grand-Duché de Luxembourg comme investisseur d'État. Parmi les fidèles qui ont remis au pot : Andreessen Horowitz, Nvidia, General Catalyst, Lightspeed, Salesforce Ventures et BNP Paribas CIB (TechCrunch, CNBC).

Le sujet du contrôle est mis en avant par l'entreprise. Selon les chiffres communiqués, les investisseurs européens représentent la moitié de ce tour, le capital reste européen aux deux tiers et les Européens occupent les trois quarts des sièges au conseil. Les trois fondateurs, Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix, gardent le contrôle de la société.

ASML au tour d'avant, pas à celui-ci

Un point mérite d'être corrigé, parce qu'il a beaucoup circulé. Le néerlandais ASML, numéro un mondial des machines de lithographie pour semi-conducteurs, avait mené le tour précédent, pas celui-ci. En septembre 2025, ASML avait engagé 1,3 milliard d'euros sur les 1,7 milliard levés, prenant environ 11 % du capital et devenant le premier actionnaire derrière les fondateurs. Ce tour avait fait de Mistral la première « décacorne » de la French Tech, valorisée 11,7 milliards d'euros (Usine Digitale, Boursorama).

Le tour de septembre 2026 est mené par Samsung. ASML figure toujours parmi les investisseurs, mais la dynamique du financement s'est déplacée d'un fournisseur d'équipements de puces vers un fabricant d'électronique et de mémoire. Deux industriels asiatiques du matériel se retrouvent ainsi au capital du champion européen des modèles.

À quoi servent les 3 milliards

L'argent doit financer trois postes, tous très capitalistiques. D'abord l'achat de puces, pour accroître la capacité d'entraînement des modèles. Ensuite la construction de data centers, afin d'héberger davantage de clients. Enfin le recrutement d'équipes commerciales pour attaquer de nouveaux marchés, notamment l'Inde et les États-Unis (Boursorama).

Arthur Mensch a résumé l'usage attendu : « Cette levée nous donne les moyens d'aller plus vite dans la recherche, les produits et l'infrastructure. » L'entreprise dit rester sur la trajectoire d'un milliard d'euros de revenus annualisés visé pour 2026, et emploie désormais plus de 1 000 personnes.

Ces fonds propres viennent compléter un effort d'infrastructure déjà engagé. Mistral a annoncé un investissement de l'ordre de 4 milliards d'euros dans des centres de données en France et en Europe, avec un objectif d'un gigawatt de capacité de calcul d'ici 2030. Son site de Bruyères-le-Châtel, dans l'Essonne, a démarré avec 44 mégawatts et 18 000 systèmes Nvidia GB200, première brique d'une feuille de route visant 200 mégawatts en Europe fin 2027. À plus long terme, un campus de 1,4 gigawatt est prévu près de Paris avec le fonds émirati MGX, Nvidia et Bpifrance, chantier annoncé pour un démarrage vers 2028 (Datacenter Dynamics, Euronews).

La souveraineté comme argument de vente

La levée arrive dans une séquence politique où l'« IA souveraine » est devenue un argument commercial autant qu'un slogan. Quelques mois plus tôt, la coupure par l'américain Anthropic de l'accès de « tout ressortissant étranger » à ses modèles les plus puissants avait uni la classe politique française autour de la souveraineté numérique, en exposant la dépendance à des technologies activables depuis Washington. Cette même semaine, Mistral avait signé avec Microsoft un contrat à « plusieurs milliards » où l'américain vient louer du calcul au français en Europe, inversion des rôles devenue un argument de vente auprès des administrations et des secteurs régulés.

Emmanuel Macron a salué la levée comme la construction d'une « troisième voie » dans l'IA, aux côtés de la Corée du Sud incarnée par Samsung. Mistral se présente comme l'alternative du continent aux modèles américains et chinois, avec des poids ouverts, une infrastructure sur le sol européen et un calcul alimenté par l'électricité nucléaire française. La composition du tour, majoritairement européenne au capital comme au conseil, sert ce positionnement auprès des administrations et des industries qui redoutent une dépendance à un fournisseur soumis au droit d'un pays tiers.

Cette souveraineté a ses limites matérielles. Les puces installées à Bruyères-le-Châtel sont des Nvidia, du silicium américain conçu à partir de machines néerlandaises ASML. Aucun fabricant européen ne produit aujourd'hui de processeurs d'entraînement compétitifs. Le financement rend le calcul localisable en Europe, sans effacer la dépendance à la chaîne matérielle mondiale. Le débat rejoint celui sur les gains réels de l'IA, alors que la Banque de France chiffre encore prudemment son effet sur la productivité.

Un géant à l'échelle européenne, un nain à l'échelle mondiale

Rapportée à ses concurrents américains, la levée reste modeste. En mars 2026, OpenAI a bouclé un tour associé à environ 122 milliards de dollars de capitaux engagés pour une valorisation autour de 852 milliards de dollars, et vise plus de 25 milliards d'euros de revenus sur l'année. Anthropic prépare son entrée en Bourse (The Register). Le milliard d'euros de revenus annualisés visé par Mistral pour 2026 le situe donc loin derrière ces deux acteurs, à qui il oppose des modèles ouverts et un ancrage européen plutôt qu'un volume de calcul comparable.

Mistral lui-même reconnaît que 3 milliards d'euros ne suffisent pas à couvrir les besoins d'une infrastructure d'IA à cette échelle, qui exige des apports de capital réguliers. La levée sécurise la prochaine étape de croissance et la construction des data centers annoncés, sans combler l'écart de moyens avec les laboratoires américains. Le prochain jalon chiffré attendu est le milliard d'euros de revenus annualisés que l'entreprise dit viser pour la fin 2026.