Le 3 juillet 2026, jour de la sortie japonaise de son premier roman en trois ans, Haruki Murakami a profité d'une rare interview pour tracer une frontière entre son travail et les textes produits par l'intelligence artificielle. Là où l'IA « procède par analogies » à partir du déjà-écrit, le romancier dit chercher « ce qui surgit soudainement », l'imprévu au cœur du geste d'écriture. Une déclaration qui tombe dans un débat mondial de plus en plus tendu entre écrivains, éditeurs et industrie technologique.

Un romancier discret sort du silence

Haruki Murakami n'accorde presque jamais d'entretiens. Aussi ses propos, recueillis par l'agence de presse japonaise Kyodo et relayés le 3 juillet par plusieurs médias, ont-ils immédiatement circulé bien au-delà de l'archipel. À l'occasion de la parution de son nouveau roman, l'écrivain a expliqué en quoi, selon lui, sa manière de fabriquer des histoires diffère radicalement de ce que produisent les modèles génératifs.

Sa thèse tient en une distinction. « L'IA prend en compte tout ce qui s'est passé jusqu'à présent et établit des analogies », résume-t-il, cité par franceinfo. « Mais le processus par lequel j'écris des romans est complètement différent. » Le rôle du romancier, poursuit-il, consiste « à faire surgir quelque chose de nouveau qui vous traverse soudainement l'esprit ». Lorsqu'il est absorbé dans une histoire, dit-il, des personnages lui « apparaissent soudainement » : « ce n'est pas quelque chose qui provient d'analogies », et « l'IA ne peut probablement pas faire cela ».

La formule est nette : la machine recombine le passé, l'écrivain fait advenir l'inattendu. Murakami affirme que ses livres sont « complètement différents » de toute littérature générée par IA, un constat repris tel quel par la RTBF comme par ActuaLitté. Le vocabulaire de l'auteur, on le remarque, décrit moins une supériorité technique qu'une expérience intérieure : celle d'un écrivain qui ne sait pas toujours, en commençant, ce qui va lui « arriver » en cours de route.

« The Tale of Kaho » : un livre né de l'imprévu

Cette insistance sur l'imprévu n'est pas une abstraction : elle décrit assez bien le livre qui sort ce jour-là. Intitulé « The Tale of Kaho » (« L'Histoire de Kaho »), publié par la maison Shinchosha, il s'agit du premier roman de Murakami depuis La Cité aux murs incertains (2023), et surtout de son premier roman long doté d'une protagoniste féminine, comme le rappelle le magazine Tokyo Weekender.

Kaho, l'héroïne, a 26 ans. Autrice de livres illustrés pour enfants, elle n'est, dans les mots mêmes de l'auteur, « ni particulièrement belle ni particulièrement brillante », mais dotée d'une curiosité tenace. Le récit s'ouvre sur une rencontre déstabilisante : un inconnu lui lance qu'il n'a « jamais vu quelqu'un d'aussi laid », une remarque qui la surprend plus qu'elle ne la blesse. S'ensuit une série d'événements étranges. Le livre, précise la presse japonaise reprise par plusieurs titres internationaux, tresse quatre récits aux titres typiquement murakamiens, où voisinent un tamanoir, une reine des termites et un ange gardien.

Interrogé sur le fait d'écrire, pour la première fois, du point de vue d'une femme, Murakami reste prudent : « Je ne peux évidemment qu'imaginer la façon dont les femmes voient le monde. » Il attribue en partie ce déplacement au temps passé au Wellesley College, université féminine du Massachusetts, dont l'atmosphère aurait, dit-il, « influencé » l'écriture de Kaho. Autrement dit, un roman qui thématise, jusque dans sa genèse, cette capacité à se laisser surprendre et déplacer, précisément ce que l'auteur juge hors de portée d'un système entraîné à prolonger le probable.

Comme à chaque parution, la sortie a pris des allures d'événement. Le livre a été mis en vente à minuit, et des dizaines de lecteurs ont patienté devant les librairies pour être parmi les premiers servis, un rituel devenu indissociable des nouveautés de l'écrivain.

Analogie contre invention : un vieux débat, un vocabulaire neuf

La distinction posée par Murakami rejoint une intuition partagée par nombre de créateurs, mais elle mérite d'être confrontée à ce que disent les chercheurs. Car sur le terrain de l'analogie, précisément, les modèles de langage se sont révélés plus performants qu'attendu : des travaux menés à l'Université de Californie ont montré que des systèmes comme GPT résolvaient certaines tâches analogiques à un niveau égal ou supérieur à celui de sujets humains. L'analogie, longtemps tenue pour un marqueur de l'intelligence, n'est donc plus un domaine réservé.

Reste la question de la nouveauté. Pour ses détracteurs, un modèle génératif « ne crée pas au sens où un humain pourrait le faire » : il réplique des régularités observées dans ses données d'entraînement, sans intention ni visée propres, selon une logique statistique. C'est cette absence d'intentionnalité, plus que la qualité de surface, que pointent les critiques. Le débat recoupe une réflexion plus ancienne sur la source de l'invention : faut-il, pour créer, autre chose que la recombinaison d'un déjà-là ? La question de savoir si l'IA produit des idées vraiment inédites ou se contente de trier et d'agencer l'existant traverse aussi les sciences de la conception, comme le montre notre article sur l'IA, la créativité et le tri des idées selon Armand Hatchuel.

Les chercheurs en études littéraires apportent une nuance supplémentaire, moins technique. Dans une analyse publiée par The Conversation, la question centrale n'est pas seulement ce que la machine sait faire, mais ce que le lecteur ressent : les textes générés provoquent souvent un effet de « vallée de l'étrange », un malaise diffus lorsque manque, derrière les mots, une présence humaine. La lecture d'une fiction, y lit-on, repose sur une « humanité partagée », un sentiment de comprendre et d'être compris qui « ne fonctionne pas sans une personne derrière les mots ». Fait troublant, la même analyse rappelle qu'une étude de l'Université de Pittsburgh a vu des lecteurs préférer des poèmes générés par IA, séduits par leur accessibilité, avant de savoir qu'une machine les avait produits. L'imprévu murakamien a beau être revendiqué, il n'est pas toujours perceptible à l'aveugle.

En France, des écrivains sur la défensive

Si Murakami parle depuis Tokyo, son propos résonne fortement avec le climat français et européen, où le débat s'est déplacé de l'esthétique vers le droit et l'économie. Plus de 34 000 auteurs, artistes-auteurs et interprètes ont signé une tribune portée par l'ADAGP réclamant un débat sur le droit d'auteur face à l'IA générative. Parmi les signataires figurent des écrivains de premier plan, de Nancy Huston à Hélène Cixous en passant par Hervé Le Tellier. Leur grief : « l'utilisation sans consentement » de leurs œuvres pour entraîner les modèles, qualifiée d'« atteinte inacceptable ».

Le prix Goncourt Hervé Le Tellier a précisé cette inquiétude dans un entretien à ActuaLitté, où il se dit « très pessimiste ». Il y distingue trois chocs : professionnel, avec le remplacement massif de métiers (traducteurs, graphistes, codeurs) ; psychologique ; et démocratique, l'IA permettant de « créer de la réalité fausse ». Sa défense de l'écriture rejoint étonnamment celle de Murakami, mais par un autre biais : celui du geste plutôt que de l'imprévu. Il compare l'écrivain à un potier — si une machine façonne le pot à sa place, « ce n'est pas le métier du potier » — et résume : un texte, « s'il n'est pas écrit par vous, il n'est pas signé de vous ». Faute de pouvoir prouver l'origine humaine d'un livre, il propose un label « 100 % humain » qu'il reconnaît lui-même « invérifiable » : « C'est vraiment un pacte. Un pacte de confiance. »

Le romancier Abel Quentin, interrogé aux côtés de Le Tellier, refuse de voir dans l'IA générative un « progrès » : il y voit une « innovation spectaculaire » aux « coûts cachés exorbitants », et plaide pour des « sanctuaires » où préserver l'intelligence humaine hors de toute concurrence avec la machine. Là encore, l'argument déplace le curseur : il ne s'agit plus de savoir si la machine écrit bien, mais de décider ce que l'on veut protéger. Cette manière de faire de l'imagination et de l'intériorité une zone à défendre prolonge une réflexion plus large sur ce que l'IA fait à notre rapport à l'imaginaire, que nous explorions à travers la pensée de Gaston Bachelard confrontée à l'obsession de l'IA.

Le front juridique : procès, accords et « faux livres »

Derrière la querelle esthétique, une bataille juridique remodèle le paysage. Aux États-Unis, l'Authors Guild et une série d'auteurs à succès — John Grisham, Jodi Picoult, George R. R. Martin, entre autres — poursuivent OpenAI pour avoir, selon eux, copié massivement leurs œuvres afin d'entraîner ses modèles, comme le documente l'organisation. En juin 2025, un juge fédéral a estimé que l'entraînement sur des livres légalement acquis relevait du fair use, mais que le recours à des copies piratées, lui, n'en relevait pas.

C'est sur ce dernier point que s'est jouée une décision retentissante : Anthropic a accepté de verser environ 1,5 milliard de dollars pour solder un litige portant sur des livres piratés, soit près de 3 000 dollars par ouvrage pour quelque 500 000 titres concernés, rapporte NPR. Un montant inédit, qui signale que la question de la matière première des IA — les textes eux-mêmes — a désormais un prix.

En Europe, la mobilisation prend aussi la forme d'un rejet des « faux livres » : des écrivains et éditeurs ont lancé un appel commun contre les ouvrages entièrement générés et vendus sous une identité d'emprunt. Les auteurs jeunesse ont, de leur côté, ouvert leur propre campagne contre l'IA. Le phénomène des livres générés à la chaîne, parfois signés de noms d'auteurs réels usurpés, nourrit une inquiétude que nous avons documentée dans notre enquête sur l'usurpation des noms d'auteurs et le « slop » éditorial. Un rapport commandé par le ministère danois de la Culture, publié en septembre 2025, plaçait déjà le secteur du livre parmi les plus exposés au bouleversement provoqué par les modèles nourris de textes protégés.

Un débat qui n'est pas monolithique

Il serait pourtant faux de résumer la scène à un front uni d'écrivains contre les machines. Au sein même de la communauté créative, des voix plaident pour une approche moins défensive. Une tribune parue dans Libération en juin 2026, « Pour une politique des auteur·ices d'IA », défend l'idée d'un usage assumé et encadré de ces outils, signe que la ligne de partage passe aussi à l'intérieur du monde littéraire, et pas seulement entre auteurs et industriels.

Des expériences de collaboration existent d'ailleurs, où des écrivains se servent des modèles comme d'un partenaire de jeu, d'un générateur de contraintes ou de bifurcations. La question devient alors moins « la machine peut-elle remplacer l'auteur ? » que « que devient le geste d'écriture lorsqu'un outil statistique s'y invite ? ». À cet égard, la position de Murakami est singulière : il ne condamne pas frontalement la technologie, il en décrit les limites depuis l'intérieur de sa pratique. Son argument n'est pas juridique mais phénoménologique — il porte sur ce qui se passe dans la tête d'un romancier au travail.

Ce que dit vraiment la phrase de Murakami

Reste à mesurer la portée de la déclaration. En affirmant que l'IA ne peut « faire surgir l'imprévu », Murakami avance une proposition difficile à trancher scientifiquement. Un modèle génératif produit constamment des séquences que personne n'avait écrites auparavant ; en un sens strict, il « invente ». Mais l'écrivain vise autre chose : non la nouveauté combinatoire, mais l'événement subjectif de l'apparition, ce moment où un personnage « s'impose » à l'auteur et l'entraîne là où il n'avait pas prévu d'aller. Ce que la machine ne peut, selon lui, éprouver ni offrir, c'est cette surprise vécue, cette perte de contrôle féconde.

On peut y voir une défense corporatiste, une manière rassurante pour un géant des lettres de se distinguer d'une technologie montante. On peut aussi y lire une hypothèse sérieuse sur la nature de la fiction : et si la valeur d'un roman tenait moins à son résultat qu'à la trajectoire imprévisible qui l'a fait naître, et au lien de confiance que le lecteur noue avec une conscience humaine ? C'est précisément ce pacte que défendent, chacun à leur manière, Le Tellier avec son label, Quentin avec ses sanctuaires, et les 34 000 signataires de la tribune française.

Le paradoxe, souligné par les chercheurs, est que ce pacte repose de plus en plus sur la seule bonne foi : à l'aveugle, des lecteurs préfèrent parfois la machine. L'imprévu revendiqué par Murakami ne se prouve pas ; il se raconte, et il se croit. En publiant, le même jour, un roman tout entier construit autour d'une héroïne que « des choses étranges » viennent bousculer, l'écrivain japonais aura, en tout cas, offert la meilleure illustration de sa thèse : la littérature qu'il défend est celle qui accepte de ne pas savoir où elle va.