Nvidia a confirmé le 3 septembre 2026 le rachat de Hugging Face, le principal entrepôt mondial de modèles d'intelligence artificielle ouverts, pour 12,9 milliards de dollars. L'opération, l'une des plus lourdes jamais réalisées par le fabricant de puces, valorise près de quatre-vingts fois le chiffre d'affaires d'une plateforme qui gagne environ 150 millions de dollars par an. Elle vient s'ajouter à un carnet où le groupe de Santa Clara, en Californie, a engagé plus de 70 milliards de dollars dans l'IA depuis le début de l'année, par prises de participation, acquisitions et garanties d'achat. Le premier vendeur mondial de processeurs graphiques est devenu le principal financier de l'écosystème qu'il équipe.
Une ligne dans un carnet de 70 milliards
L'annonce du rachat a d'abord été rapportée le 26 août par le site spécialisé The Information, le jour même où la directrice financière de Nvidia, Colette Kress, évoquait devant les analystes une acquisition « en cours » aux côtés de participations dans OpenAI, Anthropic et CoreWeave. La confirmation officielle est tombée le 3 septembre. Pour l'écosystème, la nouvelle vaut moins par son montant que par ce qu'elle révèle d'une firme qui, en dix-huit mois, a changé de métier sans quitter le sien.
Nvidia vend des puces. En 2026, il achète surtout des positions. Selon le décompte de CNBC, le groupe avait déjà déployé plus de 40 milliards de dollars de participations sur les cinq premiers mois de l'année, un rythme qui l'a hissé au rang des investisseurs les plus actifs du secteur, devant bien des fonds de capital-risque. À la fin de l'été, en cumulant chèques en capital, garanties d'achat et acquisitions, ses engagements dépassaient les 70 milliards de dollars. Hugging Face en représente une ligne, la plus visible parce qu'elle porte sur une plateforme entière plutôt que sur une part minoritaire.
La logique est toujours la même. Chaque investissement s'accompagne d'un accord commercial qui ramène la mise vers le silicium maison. Nvidia finance des clients qui, avec cet argent, lui commandent des puces, louent des serveurs équipés de ses puces ou construisent les usines de calcul où tournent ses puces. Le fabricant se place ainsi à chaque étage de la chaîne, depuis les laboratoires qui conçoivent les modèles jusqu'aux fournisseurs de fibre optique qui relient les centres de données. Le rachat de Hugging Face ajoute un étage de plus, celui où les développeurs choisissent quel modèle télécharger.
Participations : entrer au capital des laboratoires
Le poste le plus lourd est le financement des grands laboratoires. Nvidia a promis jusqu'à 30 milliards de dollars à OpenAI dans le cadre d'un partenariat de fourniture de puissance de calcul, son plus gros chèque à ce jour. Il a participé au tour de table géant d'Anthropic, qui a porté la valorisation du concurrent d'OpenAI à 380 milliards de dollars, pour un engagement pouvant atteindre 10 milliards. Il figurait aussi parmi les financeurs du tour de xAI, la société d'Elon Musk fusionnée avec SpaceX en février, sans que sa part ait été rendue publique.
En misant à la fois sur OpenAI, Anthropic et xAI, Nvidia s'assure de vendre ses cartes quel que soit le laboratoire qui l'emportera. La même prudence guide ses paris sur l'infrastructure. Le groupe a investi 2 milliards de dollars dans le fournisseur de cloud spécialisé CoreWeave et 2 milliards dans Nebius, deux loueurs de serveurs d'IA. Il a pris fin 2025 une participation de 5 milliards de dollars, soit environ 4 % du capital, dans Intel, son concurrent passé en difficulté, doublée d'un accord de développement conjoint de puces. Ce placement s'est révélé lucratif. La remontée de l'action Intel lui avait déjà rapporté une plus-value latente de près de 25 milliards de dollars huit mois plus tard, selon un document boursier cité en août.
Le fabricant a même remonté la chaîne jusqu'aux composants optiques, indispensables pour relier entre eux les milliers de processeurs d'un centre de données. Il a engagé jusqu'à 3,2 milliards de dollars dans le verrier Corning et 2 milliards dans chacun des équipementiers Marvell, Lumentum et Coherent. Là encore, l'argent revient sous forme de commandes : ces sociétés fournissent les briques dont les serveurs Nvidia ont besoin pour fonctionner.
Garanties : acheter la capacité que personne d'autre ne prendra
Le troisième levier est moins connu, et c'est celui que Hugging Face vient prolonger. Nvidia ne se contente pas d'entrer au capital de ses clients : il leur garantit des débouchés. En septembre 2025, le groupe s'est engagé auprès de CoreWeave à racheter, jusqu'en avril 2032, toute la capacité de calcul que le loueur ne parviendrait pas à vendre à d'autres, pour un montant initial de 6,3 milliards de dollars, révèle un document déposé auprès du gendarme boursier américain. Une clause du même ordre accompagne ses bons de souscription dans le fournisseur IREN, valorisés jusqu'à 2,1 milliards de dollars.
Ces garanties transforment le pari de ses clients en pari partagé. Si la demande d'IA ralentit, c'est Nvidia qui absorbe une part du choc en achetant des serveurs invendus, remplis de ses propres puces. Le montage sécurise la construction de centres de données que, sans lui, les banques hésiteraient peut-être à financer. Il a aussi une conséquence comptable : une partie des revenus de Nvidia provient de sociétés que Nvidia finance, un circuit que Bloomberg et d'autres médias économiques décrivent comme un financement « circulaire », où Microsoft, OpenAI et Nvidia se paient mutuellement.
C'est dans ce paysage que s'inscrit le rachat de Hugging Face. La plateforme n'est ni un laboratoire ni un loueur de serveurs, mais le point de passage par lequel transitent les modèles que les développeurs déploient ensuite sur des serveurs, loués chez des clouds, équipés de puces. En s'en emparant, Nvidia complète sa présence à la seule couche qui lui manquait.
Ce que Hugging Face ajoute au dispositif
Fondée à New York en 2016 par trois ingénieurs français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, Hugging Face est devenue le « GitHub de l'IA », par analogie avec le service d'hébergement de code du même nom. La plateforme permet d'héberger, de partager, de tester et de télécharger des modèles ouverts, ainsi que des jeux de données et des applications de démonstration. Selon les chiffres avancés par Euronews, elle réunit 18 millions d'utilisateurs et 200 000 entreprises, autour de plus de 3 millions de modèles, 500 000 jeux de données et un million d'applications. Son chiffre d'affaires reste pourtant modeste, environ 150 millions de dollars par an, ce qui porte le prix payé à près de quatre-vingt-six fois les revenus. (Le récit détaillé de la genèse de l'entreprise et de la négociation figure dans notre article « Nvidia rachète Hugging Face, la plateforme d'IA ouverte fondée par trois Français ».)
Nvidia n'achète donc pas une machine à profits, mais une position. Le groupe domine déjà le marché des puces qui entraînent et font tourner les modèles, où il concentre plus de 90 % des accélérateurs de centres de données, grâce autant à son matériel qu'à son écosystème logiciel CUDA. En prenant le contrôle du principal dépôt de modèles, il s'installe à la couche située juste au-dessus, celle où se décide quoi déployer et par quel chemin. Chaque modèle optimisé en priorité pour ses cartes, chaque configuration proposée par défaut, oriente un peu plus la demande vers ses processeurs.
L'intérêt n'est pas nouveau. D'après Euronews, Nvidia avait déjà investi 235 millions de dollars dans Hugging Face lors d'un tour de table en 2023, à une valorisation de 4,5 milliards. Les premières discussions de rachat, fin 2025, partaient d'une base de 7 milliards. Le prix final, presque doublé en quelques mois, mesure l'accélération de la course.
La neutralité d'une « Suisse de l'IA » en question
L'annonce a fait surgir une objection immédiate. Comment le premier vendeur de puces peut-il posséder le catalogue censé rester ouvert à toutes les puces ? La valeur de Hugging Face tenait à sa neutralité, à la manière du concepteur de processeurs Arm, dont chacun pouvait utiliser les plans sans dépendre d'un rival. La crainte des développeurs est que Nvidia finisse par favoriser ses propres environnements et laisse dépérir le support des accélérateurs concurrents, comme la pile logicielle d'AMD ou les cartes d'Intel. Sur les forums, l'hypothèse d'un « fork », une copie indépendante maintenue par la communauté, circule déjà comme assurance.
Les dirigeants ont anticipé la critique. Jensen Huang assure que « la puissance de calcul Nvidia ne sera pas requise » pour créer ou déployer sur Hugging Face, et que la plateforme restera ouverte à tout l'écosystème. Le cofondateur et directeur technique Julien Chaumond promet que « HF restera une plateforme indépendante et neutre ». Clément Delangue justifie la vente par un besoin de moyens : il fallait « plus de puissance de calcul, plus de soutien, de collaboration et de visibilité », dit-il, cité par franceinfo. Ces engagements restent des déclarations, sans mécanisme public de garantie. Les fondateurs conservent la main sur l'entreprise, selon les termes annoncés.
L'enjeu déborde la concurrence entre fabricants. Une large part des modèles les plus téléchargés sur la plateforme proviennent de laboratoires chinois, à commencer par Qwen d'Alibaba et GLM de Zhipu. Placer sous pavillon américain le principal canal de distribution des modèles ouverts, y compris chinois, ajoute à l'affaire une dimension géopolitique et recoupe le débat européen sur la souveraineté et l'open source.
Un carrousel qui attend les régulateurs
Le calendrier de l'opération dépend des autorités de concurrence. Une acquisition de cette taille impose une notification aux régulateurs américains, la Federal Trade Commission et le département de la Justice, avec une période d'examen obligatoire avant clôture. Elle devra sans doute passer aussi par Bruxelles et Londres, qui surveillent depuis plusieurs années la position de Nvidia dans l'IA. Le groupe connaît le terrain. Sa tentative de racheter Arm pour une quarantaine de milliards de dollars avait été abandonnée en 2022 sous la pression des autorités, au nom de cette neutralité qu'un tel rachat aurait menacée. Son acquisition plus récente de la société d'orchestration de calcul Run:ai n'avait été validée qu'après le feu vert de la Commission européenne.
L'examen ne portera pas seulement sur Hugging Face. La toile de participations tissée en 2026 dessine une entreprise présente au capital de ses clients, de ses fournisseurs et désormais du catalogue par lequel passent les modèles. Les concurrents pourront plaider que cette accumulation de positions verrouille le marché. Nvidia défendra l'inverse, en présentant la plateforme comme un outil qui élargit l'accès à l'IA, puisque chacun y reste libre de son matériel et de ses modèles. AMD et Intel, entrés au capital de Hugging Face en 2023, observeront de près la prise en charge de leurs cartes une fois le catalogue passé sous le contrôle de leur principal rival.
Le financement croisé ajoute un risque distinct. Quand une même entreprise vend les puces, finance ceux qui les achètent et garantit le rachat de la capacité invendue, une partie de sa croissance repose sur des flux qu'elle alimente elle-même. Plusieurs analystes y voient un facteur de fragilité en cas de retournement de la demande d'IA, sujet déjà présent dans les avertissements sur une possible bulle.
Une pépite franco-américaine sous pavillon Nvidia
Pour l'écosystème français, l'opération est à double lecture. Elle couronne un succès rare, celui de trois ingénieurs partis fonder à New York une brique centrale de l'IA mondiale, et l'une des plus grosses sorties jamais réalisées par des entrepreneurs français. À près de treize milliards de dollars, la valorisation dépasse celle de la plupart des sociétés cotées de la French Tech. Mais elle rappelle aussi une limite. Les plus belles réussites du secteur naissent souvent hors de France et finissent sous contrôle américain, faute d'acteurs européens capables d'aligner de tels montants. En France, Mistral et OVHcloud portent l'ambition inverse, celle de champions européens qui resteraient indépendants.
Le rachat illustre enfin la stratégie que Nvidia déploie au-delà des seuls États-Unis. Le groupe noue partout des accords de fourniture de puces, du contrat sur ses processeurs GB300 conclu avec Anthropic et Microsoft Azure aux projets d'IA dite souveraine que plusieurs États négocient avec lui. Hugging Face, plateforme née franco-américaine et devenue une infrastructure mondiale, tombe dans le même mouvement.
L'opération doit encore franchir l'examen des autorités de concurrence des deux côtés de l'Atlantique. Nvidia et Hugging Face visent une clôture au premier semestre 2027. D'ici là, la plateforme reste juridiquement indépendante, et rien ne garantit que l'accord passera le contrôle des régulateurs.
Sources
- Le Monde — IA : Nvidia va racheter la plateforme franco-américaine Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars
- Euronews — Nvidia to buy open-source AI hub Hugging Face for $12.9bn
- CNBC — Nvidia embraces AI investor role, topping $40 billion in equity bets in 2026
- Bloomberg — AI circular deals: how Microsoft, OpenAI and Nvidia keep paying each other
- DataCenterDynamics — Nvidia to purchase unsold compute capacity from CoreWeave for $6.3bn
- franceinfo — Le géant Nvidia rachète la plateforme franco-américaine d'IA Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars
- Tom's Hardware — Nvidia's $5 billion Intel common stock deal