Via des fondations présentées comme philanthropiques et des financements accordés projet par projet, OpenAI et Anthropic se posent en futurs bailleurs de la science mondiale. Les deux entreprises visent les laboratoires fragilisés par le recul de l'argent public, en France comme aux États-Unis. Une donnée fragilise pourtant tout l'édifice. Aucune des deux ne gagne d'argent : OpenAI a perdu plusieurs dizaines de milliards de dollars en 2025 et compte sur une entrée en Bourse pour financer sa générosité.
L'annonce est passée presque inaperçue, noyée dans le flux des communiqués de l'automne 2025. En réorganisant sa structure après un accord avec Microsoft qui a levé les restrictions sur sa capacité à lever des fonds, OpenAI a placé au sommet de son édifice une entité non lucrative, l'« OpenAI Foundation », chargée de contrôler la branche commerciale et dotée d'un premier engagement de 25 milliards de dollars. Elle affiche deux destinations, accélérer les découvertes en santé et renforcer la « résilience » des sociétés face aux risques de l'IA. La fondation dit vouloir financer la constitution de jeux de données de santé « ouverts » et soutenir directement des scientifiques.
Quelques semaines plus tard, elle attribuait 40,5 millions de dollars à plus de deux cents organisations à but non lucratif, première salve d'un milliard de dollars de subventions promises sur un an. Les thèmes retenus donnent le cap : littératie numérique, vitalité démocratique, opportunité économique, et un appel séparé sur l'IA et la santé mentale, doté d'une première tranche de 2 millions de dollars. La branche commerciale cofinance une partie de ces travaux.
Chez Anthropic, la méthode diffère mais l'intention converge. L'éditeur de Claude ne distribue pas de chèques, il ouvre l'accès à ses modèles. Son programme « AI for Science », lancé en mai 2025, offre jusqu'à 20 000 dollars de crédits d'API sur six mois à des chercheurs sélectionnés, avec une priorité donnée à la biologie, à l'analyse génétique et à la découverte de médicaments. L'entreprise affirme que « les capacités avancées de raisonnement et de langage de l'IA peuvent aider les chercheurs à analyser des données complexes, générer des hypothèses, concevoir des expériences ». La sélection, mensuelle, intègre un filtre de biosécurité.
Le dispositif a changé d'échelle à l'été 2026 avec le lancement de Claude Science, un produit dédié à la paillasse numérique, et un appel à projets portant les crédits de calcul jusqu'à 30 000 dollars par équipe. Signe de la stratégie, Anthropic annonce qu'elle utilisera son propre outil pour mener des recherches sur des maladies rares, passant du rôle de fournisseur à celui d'acteur de la découverte.
Deux entreprises parmi les plus valorisées de la planète se mettent ainsi en position de financer, d'orienter et d'outiller la recherche scientifique. Le mouvement arrive quand l'argent public, lui, se raréfie.
Un retrait public qui ouvre un espace
Aux États-Unis, la rupture est brutale. En 2025, plus de 3 800 subventions de recherche des National Institutes of Health (NIH) et de la National Science Foundation (NSF) ont été annulées ou gelées, pour environ 3 milliards de dollars. Le projet de budget fédéral pour 2026 va plus loin, avec une coupe d'environ 56 % pour la NSF, dont l'enveloppe passerait de 8,8 à 3,9 milliards de dollars, et une réduction de 42 % pour les NIH, de 47 à 27 milliards. Au total, la Maison-Blanche propose d'amputer de 22 % le financement fédéral de la recherche et développement, la recherche fondamentale perdant un tiers de ses moyens, de 45 à 30 milliards.
Les effets sont déjà tangibles. En coupant le soutien de la NOAA à un bilan climatique de référence, l'administration a privé la science d'un instrument de mesure, comme le documente le cas de l'Arctic Report Card. Certains chercheurs américains cherchent à partir. Des universités européennes tentent de les accueillir, avec un succès mesuré, à l'image du dispositif « Safe Place for Science » monté à Aix-Marseille.
La France n'échappe pas à la tension, même si l'ampleur n'a rien de comparable. Le budget 2026 de la mission « Recherche et enseignement supérieur » atteint 31,9 milliards d'euros, en hausse de 1,87 %, mais le Sénat relève que les crédits de l'Agence nationale de la recherche (ANR) reculent de 70 millions d'euros après une baisse de 90 millions en 2025. Le taux de succès des appels à projets de l'ANR tombe sous les 23 %, contre 24,2 % en 2024. Le CNRS a dû mobiliser plus de 500 millions d'euros de fonds de roulement pour équilibrer ses comptes, et subit une nouvelle ponction de 20 millions en 2026.
Cette fragilisation à deux visages, financière et politique, nourrit l'inquiétude des laboratoires français. Elle pousse une partie de la communauté scientifique à s'organiser pour peser sur la présidentielle de 2027. Les entreprises d'IA avancent leurs pions dans ce vide budgétaire. Là où un État recule, une fondation privée propose de combler le manque, avec ses propres priorités et son propre calendrier.
Rapportés à ces budgets contraints, les montants privés impressionnent. Le milliard de dollars de subventions promis par OpenAI sur un an pèse plus lourd que la baisse cumulée imposée à l'ANR, et l'engagement de 25 milliards de la fondation dépasse l'enveloppe annuelle de la NSF une fois la coupe appliquée. Ces comparaisons ont leurs limites, car une promesse pluriannuelle ne vaut pas un budget voté, et des crédits de calcul ne remplacent pas des postes de titulaires. Elles disent néanmoins l'asymétrie qui s'installe entre un financement public rogné et des annonces privées libellées en milliards.
Montants en dollars (crédits de l'ANR convertis depuis l'euro), portés sur une échelle logarithmique ; les engagements cumulés et les flux annuels sont distingués dans le graphique. Sources : OpenAI Foundation, Anthropic (AI for Science), Science News et propositions budgétaires fédérales 2026 pour les NIH et la NSF, rapport du Sénat pour l'ANR.
Le modèle du philanthrocapitalisme
Ce que pratiquent OpenAI et Anthropic porte un nom déjà ancien, le philanthrocapitalisme. Le principe consiste à gérer la générosité comme une entreprise, en finançant des causes choisies selon des critères de performance, souvent via des structures qui procurent des avantages fiscaux. Le modèle a été popularisé par la fondation Bill & Melinda Gates, dont le poids dans la santé mondiale sert d'avertissement. Elle fournit environ 10 % du budget de l'Organisation mondiale de la santé, au point que des chercheurs dénoncent une influence démesurée sur ses orientations.
Le précédent est plus ancien encore. Au XXe siècle, les fondations Rockefeller et Carnegie ont façonné des pans entiers de la science américaine, finançant des disciplines, des universités et des carrières selon leurs vues. Elles ont permis des avancées réelles tout en imposant, de fait, une hiérarchie des savoirs. La différence porte sur l'assise. Ces fondations reposaient sur des fortunes déjà constituées, quand OpenAI et Anthropic promettent de financer la science avec des profits qu'elles n'ont pas encore réalisés.
Appliqué à la recherche, le procédé soulève d'abord la question de l'agenda. Quand une entreprise décide quels projets elle soutient, elle décide aussi lesquels elle ignore. Une étude sur l'informatique relevait que 84 % des professeurs du domaine recevaient déjà un financement industriel, avec le risque que le périmètre du « pensable » se rétrécisse à ce qui a de la valeur pour les bailleurs. Les sujets jugés marginaux par une entreprise d'IA, comme l'étude critique de ses propres produits, ne trouvent pas facilement preneur dans ce circuit. La recherche sur l'intégrité scientifique à l'ère des modèles de langage est justement l'un de ces sujets peu financés.
Vient ensuite la question de la dépendance. Les crédits d'Anthropic ne sont pas de l'argent, ce sont des heures de Claude. Un laboratoire qui bâtit ses travaux sur ces crédits gratuits construit aussi une habitude, puis une infrastructure, qu'il faudra payer une fois la subvention épuisée. L'accès offert aujourd'hui prépare un marché pour demain. Le même raisonnement vaut pour les données. La fondation OpenAI promet des jeux de données de santé « ouverts », mais qui en fixe les formats, les standards et les conditions d'usage pèse durablement sur les travaux qui s'en serviront.
Reste la question du contrôle. Les critiques du philanthrocapitalisme soulignent que les dons des grandes fortunes de la tech servent souvent leur pouvoir et leurs intérêts autant qu'une cause. La frontière est ici ténue. La fondation OpenAI contrôle l'entreprise OpenAI, et une partie de ses financements peut bénéficier à des travaux qui valident ou alimentent ses propres technologies. Un chercheur financé pour démontrer l'utilité scientifique de l'IA générative n'est pas le mieux placé pour en mesurer les limites.
Financer « sur projet », un modèle qui oriente
Le mode de distribution compte autant que le montant. OpenAI comme Anthropic financent « sur projet », par appels à candidatures fermés à dates fixes et renouvelés au gré de leurs priorités. Ce format, déjà reproché à l'ANR par une partie des chercheurs français, maintient les équipes dans une logique de concurrence permanente et de dossiers à rédiger, sans la sécurité d'un financement de base pluriannuel. En important ce modèle, les entreprises d'IA diffusent aussi une certaine idée de la façon dont la recherche doit être pilotée, orientée vers des résultats rapides et démontrables.
Cette logique épouse les intérêts industriels des bailleurs. Les domaines mis en avant, biologie, génétique, découverte de médicaments, sont ceux où l'IA promet les gains les plus immédiats et où les retombées commerciales sont les plus claires. Les sciences humaines, les travaux fondamentaux sans application immédiate ou les recherches lentes y ont peu de place. Le soutien privé ne recouvre donc pas le même périmètre que la mission d'une agence publique, tenue de financer aussi ce qui ne rapporte pas.
Des mécènes qui perdent de l'argent
Le point le plus troublant tient à la santé financière des deux groupes. Ni OpenAI ni Anthropic ne dégagent de profit. OpenAI a enregistré en 2025 une perte nette de l'ordre de 38,5 milliards de dollars, un chiffre qui inclut une lourde charge comptable non monétaire liée à sa transformation en société à but lucratif, pour un chiffre d'affaires d'environ 13 milliards. Même retraitée de ces écritures, la consommation réelle de trésorerie s'est comptée en milliards, et les projections internes annoncent des pertes qui continuent de croître en 2026.
L'entreprise mise sur sa taille future pour tenir ses promesses. En octobre 2025, Sam Altman a détaillé un plan de dépenses de 1 400 milliards de dollars pour construire 30 gigawatts de capacité de calcul, chaque gigawatt coûtant aujourd'hui plus de 40 milliards. Pour financer cette fuite en avant, OpenAI prépare une entrée en Bourse qui pourrait la valoriser autour de 1 000 milliards de dollars. La fondation censée distribuer 25 milliards à la science tire donc sa substance d'une société déficitaire, dont la valeur repose sur un pari boursier non encore joué.
Anthropic suit une trajectoire financière voisine, portée par des levées de fonds successives et une valorisation en forte hausse, orientée elle aussi vers une cotation future. Ses revenus les plus solides viennent de clients entreprises, au premier rang desquels de grands laboratoires pharmaceutiques déjà utilisateurs de Claude. Les deux groupes dépensent plus qu'ils ne gagnent, et promettent dans le même mouvement de financer la recherche mondiale avec un argent qui n'existe pas encore. Si le pari boursier déçoit, ce sont les engagements philanthropiques qui serviront de variable d'ajustement, bien avant les dépenses de calcul jugées vitales.
Une philanthropie qui précède l'autonomie
Il serait injuste de réduire ces programmes à un pur calcul. Des chercheurs y gagnent un accès réel à des outils coûteux, et certaines découvertes en santé pourraient en bénéficier. Les montants ne sont pas symboliques. Le milliard de dollars de subventions annoncées par OpenAI dépasse, à lui seul, le budget annuel de bien des agences publiques de financement.
Mais l'échelle de temps compte. Ces fondations distribuent dès maintenant un argent gagé sur des profits attendus dans dix ou quinze ans. Elles s'installent comme financeurs de la science quand la recherche publique est la plus vulnérable, et quand la dépendance qu'elles créent est la plus facile à nouer. Aux États-Unis, la même administration qui coupe dans les NIH parie sur l'IA pour doubler la productivité scientifique du pays, laissant le terrain ouvert aux acteurs privés.
La captation n'a rien d'accidentel. En finançant les laboratoires, les entreprises d'IA s'assurent aussi que la recherche valide leurs outils, forme leurs futurs utilisateurs et nourrit leurs modèles en données. La science qui naîtra de ces crédits sera, en partie, une science dont le résultat sert d'abord le financeur. Une telle recherche risque surtout d'être partielle, laissant dans l'ombre tout ce qu'un bailleur privé n'a aucun intérêt à voir démontré.
Les appels à projets d'OpenAI et d'Anthropic se referment à dates fixes : la campagne « AI for Science » liée à Claude Science s'est close le 15 juillet 2026, pour des travaux conduits de septembre à décembre. Le financement public français se décidera au Parlement cet automne, quand l'ANR verra son taux de succès passer sous la barre des 23 %.