OVHcloud ne veut plus être qu'un loueur de serveurs. Le groupe roubaisien, désormais présenté par son fondateur Octave Klaba comme le « leader européen du Cloud et de l'IA », a annoncé en marge de VivaTech le lancement de sa propre famille de grands modèles de langage (LLM). L'objectif affiché : devenir le deuxième acteur européen des modèles « frontière », derrière Mistral, et probablement en open source. « C'est effectivement l'idée », confirme Klaba. Derrière ce virage, une conviction : sans maîtrise de la technologie, pas de souveraineté.
« Si nous ne maîtrisons pas cette technologie »
L'annonce a été faite par Octave Klaba lui-même, de retour aux commandes d'OVHcloud depuis l'automne 2025 après le départ surprise de son directeur général. À Reuters, il résume sa motivation d'une formule : « Il nous est apparu assez clairement que si nous ne maîtrisons pas cette technologie, nous ne pouvons pas garantir notre avenir. » Le sous-texte est limpide : un fournisseur d'infrastructure qui se contenterait de louer de la puissance de calcul resterait dépendant des décisions prises à San Francisco ou à Washington.
Le projet, rapporté en détail par Next, ne consiste pas à développer un modèle unique mais une famille de LLM, chacun taillé pour des usages spécifiques. « Il n'y a pas un seul modèle qui fasse toute la magie à lui seul », explique Klaba. OVHcloud vise les modèles dits « frontier » — les systèmes les plus avancés, entraînés depuis zéro sur d'immenses volumes de données et de calcul — pour s'imposer comme le numéro deux européen du secteur.
Une économie qui a basculé
Ce qui rend l'ambition crédible aux yeux de Klaba, c'est l'effondrement des coûts d'entraînement. Un projet qui aurait coûté environ un milliard d'euros il y a peu pourrait désormais être tenté pour 150 à 200 millions d'euros, estime-t-il. Cette division par cinq à sept tiendrait à plusieurs facteurs cumulés : les progrès des puces, l'amélioration des méthodes d'entraînement et la montée en puissance des données synthétiques, qui permettent d'entraîner des modèles sans dépendre uniquement de corpus massifs aspirés sur le web.
Cette nouvelle équation économique justifie la posture de « second arrivant » : laisser les pionniers — OpenAI, Anthropic, Google — essuyer les plâtres et engloutir des milliards, puis bâtir des modèles compétitifs à une fraction du coût initial. C'est exactement le créneau qu'OVHcloud revendique, en se plaçant explicitement dans le sillage de Mistral, devenu l'étendard de l'IA générative française.
Jupiter, DragonLLM et une série d'acquisitions
L'annonce n'est pas qu'une déclaration d'intention. OVHcloud affirme avoir déjà mené un premier pré-entraînement d'un modèle sur Jupiter, présenté comme le supercalculateur le plus puissant d'Europe. Le groupe s'est aussi doté des briques humaines qui lui manquaient à travers une série de rachats menés tout au long de l'année 2026.
En janvier, l'acquisition de Seald, jeune pousse française spécialisée dans le chiffrement de bout en bout dont le SDK bénéficie de la certification CSPN de l'ANSSI, a renforcé le volet sécurité. En mars, OVHcloud a signé un accord pour racheter DragonLLM, une plateforme de spécialisation de modèles d'IA pour les industries régulées, autour de laquelle le groupe entend bâtir son laboratoire d'IA souveraine. Enfin, le fournisseur est entré en négociations exclusives pour s'offrir Gladia, une start-up parisienne d'IA vocale. Un empilement cohérent : sécurité des échanges, spécialisation des modèles, puis capacités vocales.
Reste un nerf de la guerre rarement neutre : les GPU. Klaba a lui-même comparé ces processeurs à des fraises : « on les achète, on les mange le jour même, et demain elles sont pourries », une image qui résume la pression de renouvellement imposée par les cycles ultrarapides de Nvidia. Sécuriser un approvisionnement durable en cartes graphiques reste l'un des angles morts de toute ambition européenne en matière de modèles de pointe.
L'open source comme arme stratégique
Sur la question de l'ouverture du code et des poids, Klaba ne s'engage pas sur un calendrier mais sur une intention claire. Interrogé sur une éventuelle publication en open source, il répond : « Nous regarderons quand nous serons assez bons pour les ouvrir. C'est définitivement l'idée. »
Le choix de l'open source n'est pas qu'idéologique. Pour un challenger, ouvrir ses modèles est un levier d'adoption : c'est ainsi que Mistral, Meta ou les laboratoires chinois ont construit leur audience, en laissant la communauté tester, améliorer et déployer leurs systèmes. Pour OVHcloud, qui dispose déjà d'une infrastructure cloud paneuropéenne, des modèles ouverts pourraient nourrir directement son offre de services et fidéliser des clients soucieux de souveraineté. Cette philosophie rejoint le débat plus large sur l'IA comme bien commun et levier de souveraineté, où l'ouverture est souvent présentée comme l'alternative crédible aux modèles propriétaires américains.
Un pari de souveraineté dans un contexte tendu
L'annonce s'inscrit dans une séquence européenne dense. À VivaTech 2026, la souveraineté numérique et la place de l'Europe face aux géants américains et chinois sont au cœur des discussions, dans la continuité des débats sur la voie européenne de l'IA d'entreprise. Plusieurs incidents récents — coupures de services, dépendances révélées au grand jour — ont nourri la prise de conscience qu'une infrastructure logée à l'étranger expose à des risques de continuité et de gouvernance.
OVHcloud arrive sur ce terrain avec des atouts réels : un parc de datacenters propriétaire, une expertise reconnue en cloud souverain et la certification SecNumCloud, gage de conformité pour les administrations et les secteurs sensibles. Mais le pari reste audacieux. Entraîner des modèles « frontière » compétitifs suppose non seulement de l'argent et des GPU, mais aussi des talents rares, des données de qualité et une capacité d'itération rapide que les leaders mondiaux ont mis des années à constituer.
La comparaison avec Mistral, que Klaba assume, est à double tranchant. Elle situe l'ambition au bon niveau — celui d'un acteur européen crédible — mais elle rappelle aussi qu'un seul champion tricolore a déjà fort à faire pour exister face aux mastodontes américains. En se positionnant comme un « second Mistral », OVHcloud parie sur l'idée qu'il y a de la place pour plusieurs acteurs souverains, et que la baisse des coûts d'entraînement rebat suffisamment les cartes pour qu'un loueur de serveurs devienne, à son tour, un concepteur de modèles. Les prochains mois, et la sortie effective d'un premier modèle, diront si l'intention se transforme en produit.