En attrapant des Pokémon, des centaines de millions de joueurs ont aussi cartographié le monde réel. Une décennie plus tard, le modèle d'intelligence artificielle nourri par ces relevés se retrouve associé à un acteur de la défense américaine. Niantic Spatial dément tout partage de données. Entre la matière première bien réelle et l'usage final flou, voici ce que permettent d'établir — et ce que ne permettent pas — les chiffres publics.

D'un jeu à un modèle géospatial

Sorti en 2016, Pokémon GO est l'un des plus gros succès du mobile : plus de 657 millions de téléchargements cumulés et plus de 8 milliards de dollars dépensés par les joueurs depuis le lancement, selon les estimations de Business of Apps et Sensor Tower. Derrière le jeu, l'éditeur Niantic a toujours eu une autre ambition : la cartographie en réalité augmentée.

Le jeu propose en effet aux joueurs de scanner des lieux publics — un point d'intérêt, une statue, une place — en échange de récompenses. Niantic insiste sur le fait que cette fonction est facultative et distincte du simple fait de jouer : « se contenter de se promener en jouant à nos jeux n'entraîne pas de modèle d'IA », écrit l'entreprise. Seuls les scans volontaires alimentent le système.

Or ces scans se comptent par dizaines de milliards. En novembre 2024, Niantic a dévoilé son « Large Geospatial Model » (LGM), un modèle censé interpréter l'espace physique pour la navigation et la réalité augmentée. L'entreprise revendique alors 10 millions de lieux scannés dans le monde, dont plus d'un million activés pour son service de positionnement visuel (VPS), environ 1 million de nouveaux scans chaque semaine (chacun contenant des centaines d'images), et plus de 50 millions de réseaux de neurones entraînés, totalisant plus de 150 000 milliards de paramètres. Les comptes-rendus de l'affaire évoquent, eux, un cumul historique d'environ 30 milliards de scans issus des joueurs.

La scission de 2025 : jeux d'un côté, données de l'autre

L'événement charnière intervient en mars 2025. Niantic vend toute sa branche jeux — dont Pokémon GO — à Scopely pour 3,5 milliards de dollars. Scopely est détenu par Savvy Games Group, le bras gaming du fonds souverain saoudien (Public Investment Fund).

Dans le même mouvement, Niantic essaime sa plateforme technologique dans une entité distincte, Niantic Spatial Inc., dirigée par le fondateur John Hanke et dotée d'environ 250 millions de dollars (200 millions venant du bilan de Niantic, 50 millions de Scopely). C'est cette société, et non l'éditeur du jeu, qui porte désormais le LGM. La frise ci-dessous récapitule cette trajectoire et les ordres de grandeur en jeu.

Frise 2016-2026 : du lancement de Pokémon GO à l'accord défense de Niantic Spatial, avec les chiffres clés à chaque étape.

L'accord Vantor et le démenti

Fin 2025, Niantic Spatial annonce un accord avec Vantor, un acteur du renseignement géospatial américain, autour d'un système de positionnement visuel pour les environnements privés de GPS — là où le signal satellite est indisponible, brouillé ou usurpé. Or Vantor s'est vu attribuer un contrat de l'agence américaine de renseignement géospatial (NGA), et le débat s'est cristallisé après des révélations des quotidiens néerlandais Trouw et Volkskrant début juin 2026 : les scans des joueurs auraient nourri un modèle promis à des usages de défense, jusqu'à la navigation de drones.

Niantic Spatial conteste ce raccourci. Un porte-parole a déclaré que « dans le cadre de Scopely, les données de Pokémon GO ne sont pas partagées avec Niantic Spatial », et que, « s'il existe bien un accord avec Vantor, annoncé en décembre dernier, il en est à ses tout débuts, et le partage de ces données n'en fait pas partie ». De son côté, Vantor nie utiliser des données issues de Pokémon GO — sans pour autant préciser comment le modèle déployé a été entraîné.

La nuance est étroite mais décisive. Niantic Spatial reconnaît que des scans collectés via Pokémon GO ont servi à entraîner ses modèles de fondation. Ce que l'entreprise dément, c'est le transfert de ces données précises à Vantor dans le cadre de l'accord défense. Autrement dit : la matière première a bien circulé des joueurs vers le modèle ; le démenti porte sur l'étape suivante, du modèle vers le client militaire.

Ce que les chiffres établissent — et ce qu'ils ne tranchent pas

Les ordres de grandeur publics permettent de poser quelques certitudes. La base de données géospatiale existe et elle est massive : des dizaines de milliards de scans, des millions de lieux, un afflux hebdomadaire continu. Elle a été constituée par des centaines de millions de joueurs, pour la plupart sans conscience qu'ils alimentaient un futur modèle d'IA réutilisable hors du jeu. Et la séparation capitalistique de 2025 a découplé l'usage ludique de la donnée de son exploitation technologique.

En revanche, les chiffres publics ne tranchent pas le cœur de la polémique. Aucune donnée publique ne permet d'établir quel volume précis de scans Pokémon GO se trouve dans le modèle livré à un client défense, ni si une copie de ces scans a transité vers Vantor. Les démentis sont catégoriques sur le partage contractuel, mais restent muets sur la généalogie exacte du modèle déployé. Sur ce point, on en est aux affirmations croisées des parties, pas aux faits documentés. Reste une certitude : sur le terrain, l'IA militaire n'a plus rien d'hypothétique, comme le montre l'apparition de drones tueurs autonomes en Ukraine.

Note méthodologique

Période couverte : 2016 (lancement de Pokémon GO) à juin 2026 (révélations Trouw / Volkskrant et démentis).

Sources des chiffres : téléchargements et dépenses des joueurs — Business of Apps, Game World Observer / Sensor Tower ; échelle du LGM (lieux scannés, scans hebdomadaires, réseaux de neurones) — Niantic Labs ; cumul ~30 milliards de scans et démentis — Kotaku et Dexerto ; vente à Scopely — Variety ; structure de Niantic Spatial et accord Vantor — This Week in Video Games.

Traitements : agrégation de chiffres déclaratifs (Niantic) et d'estimations tierces (analystes mobile), reportés sur une frise chronologique. Les valeurs n'ont pas été recalculées ; elles sont citées telles que publiées.

Réserves : le chiffre de « 30 milliards de scans » est une estimation reprise par la presse, à distinguer des « 10 millions de lieux » et « 50 millions de réseaux » revendiqués par Niantic — ces grandeurs ne mesurent pas la même chose et ne doivent pas être additionnées. Surtout, aucune source publique ne quantifie la part des données Pokémon GO dans le modèle effectivement proposé à un usage militaire : sur ce point central, l'article rapporte des positions, non des mesures.