Le sénateur Bernie Sanders a déposé en juin 2026 une proposition de loi qui veut transformer chaque Américain en actionnaire de l'intelligence artificielle. Son « American AI Sovereign Wealth Fund Act » prévoit de prélever 50 % du capital des plus grandes entreprises d'IA pour constituer un fonds souverain de quelque 7 000 milliards de dollars, dont les dividendes seraient versés directement aux citoyens. L'idée paraît radicale, mais elle s'inscrit dans une longue tradition : celle des fonds souverains qui, de la Norvège à l'Alaska, captent une rente collective au profit de la population. Le débat qu'elle ouvre est moins celui de l'audace que celui de la méthode : faut-il faire de l'État un copropriétaire des géants de la tech, ou existe-t-il de meilleurs outils pour partager la valeur créée par l'IA ?

Ce que propose Bernie Sanders

Le mécanisme imaginé par le sénateur indépendant du Vermont est frontal. Les entreprises d'IA réalisant plus de 200 millions de dollars de chiffre d'affaires annuel devraient s'acquitter d'un impôt exceptionnel, non pas en numéraire, mais en actions : la moitié de leur capital serait transférée à un fonds souverain public. Les groupes mêlant activités d'IA et autres métiers devraient procéder à une « séparation structurelle » afin que le prélèvement ne porte que sur la branche intelligence artificielle, selon les détails rapportés par Roll Call.

Aux valorisations actuelles, ce portefeuille atteindrait environ 7 000 milliards de dollars, indique le communiqué officiel du sénateur. Le fonds verserait chaque année un dividende plafonné à 5 % de la valeur moyenne de ses actifs, soit, selon les estimations de Sanders, un peu plus de 1 000 dollars par personne et par an dans un premier temps. À terme, l'élu espère que cette manne financerait un accès universel à la santé, à l'éducation, au logement et à un environnement vivable.

La gouvernance reposerait sur une commission indépendante de sept membres, nommés par le président et confirmés par le Sénat à partir de listes bipartisanes. Pour éviter les dérives, le fonds n'aurait pas le droit de vendre ses participations ni de renflouer les entreprises ; ses droits de vote serviraient à « bloquer les décisions nuisibles » et à orienter les groupes vers l'intérêt général. « Le principe est simple : quand une ressource publique génère de la richesse, le public doit en partager les fruits », a résumé Sanders, pour qui l'avenir de l'IA « ne doit pas se décider à huis clos dans la Silicon Valley, par des milliardaires ».

L'argument de fond du sénateur — repris par le titre de Next — est que ce type d'instrument n'a rien d'inédit. Il existe, rappelle-t-il, plus d'une centaine de fonds souverains dans le monde.

Un fonds souverain, qu'est-ce que c'est ?

Un fonds souverain est un véhicule d'investissement détenu par un État ou une collectivité publique. Il place une rente — souvent issue de matières premières ou d'excédents commerciaux — sur les marchés financiers, afin de la faire fructifier au bénéfice de la collectivité, présente ou future. On en recense aujourd'hui plus de quatre-vingt-dix dans le monde, selon Newsweek, les plus puissants se trouvant dans les pays disposant de grosses réserves de change, comme la Chine, ou de revenus pétroliers, comme la Norvège et l'Arabie saoudite.

Deux modèles font figure de références, et ils résument à eux seuls le choix politique que pose la proposition Sanders.

Le premier est norvégien. Le Government Pension Fund Global, créé en 1990 pour placer les surplus pétroliers du pays, est le plus gros fonds souverain au monde, avec plus de 1 700 milliards de dollars d'actifs d'après la fiche de Wikipédia. Sa philosophie : préserver la rente pour les générations futures. L'État norvégien s'astreint à une règle budgétaire qui limite les prélèvements annuels à environ 3 % de la valeur du fonds. La richesse n'est donc pas distribuée en espèces : elle est sanctuarisée et alimente le budget public.

Le second modèle est celui de l'Alaska Permanent Fund, institué en 1976 pour investir une part des revenus pétroliers de l'État. Avec près de 80 milliards de dollars d'actifs, il est bien plus modeste, mais il présente une singularité quasi unique au monde, soulignée par sa page de référence : il verse chaque année un dividende en cash à tous les résidents de l'Alaska. Plus de 600 000 habitants ont ainsi récemment touché un chèque d'environ 1 700 dollars.

C'est très exactement ce second modèle, le « dividende citoyen » à l'alaskienne, que Bernie Sanders entend transposer à l'échelle des États-Unis — mais en l'alimentant non plus avec du pétrole, ressource épuisable, mais avec le capital des entreprises d'intelligence artificielle.

Pourquoi l'IA, et pourquoi maintenant

La transposition n'est pas qu'une coquetterie rhétorique. La logique des fonds souverains repose sur l'idée qu'une rente créée grâce à un bien commun doit revenir, au moins en partie, à la collectivité. Or les défenseurs de la proposition estiment que l'IA répond à cette définition : les grands modèles ont été entraînés sur des données produites par l'humanité tout entière — textes, images, conversations en ligne — et bénéficient massivement de la recherche publique et des infrastructures financées par l'impôt.

Cette intuition rejoint un débat plus large sur le partage de la valeur de l'IA, qui agite économistes et responsables politiques depuis plusieurs années. Deux familles d'idées s'y côtoient. La première est celle du « dividende de données » (data dividend) : puisque les données collectées auprès des internautes sont la matière première des modèles, leurs producteurs — c'est-à-dire chacun de nous — devraient en toucher une rétribution. La seconde est celle d'un revenu universel financé par l'automatisation, présenté par certains comme un « dividende de civilisation » plutôt que comme une aide sociale.

Le sujet n'est pas confiné à la gauche américaine. En France, des think tanks et des chercheurs explorent depuis des années la fiscalité des machines et de la donnée comme source de redistribution, tout en pointant la difficulté du financement : généraliser un revenu universel pourrait absorber jusqu'à un cinquième du PIB, alors même que les recettes assises sur le travail s'éroderaient, rappelle un dossier de Contrepoints. L'alternative, plus radicale, consiste précisément à faire des citoyens des actionnaires — exactement la voie choisie par Sanders. Ce débat sur la souveraineté et le contrôle collectif de l'IA fait écho à celui que nous évoquions à propos de la promesse d'une « IA pour tous » au service du bien commun.

Fait notable, l'idée déborde le clivage partisan habituel. Selon Roll Call, le président Donald Trump s'est lui aussi dit ouvert à l'idée d'une participation de l'État au capital des entreprises d'IA, et le vice-président J. D. Vance a indiqué que l'administration préférait une logique de « pré-distribution » plutôt qu'un versement d'argent en espèces. Plus surprenant encore, certains industriels du secteur — dont le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, et OpenAI, qui a lui-même évoqué la création d'un « fonds public » donnant aux citoyens une part de la croissance de l'IA — se montrent favorables à des mécanismes de partage de la richesse.

Les objections : faisabilité, valorisations et effets de bord

L'enthousiasme de principe n'efface pas une série de difficultés concrètes, que les commentateurs n'ont pas manqué de soulever.

La première tient à la valorisation des actifs. Le chiffre de 7 000 milliards repose sur les cours actuels d'entreprises souvent encore déficitaires et dont la rentabilité future fait débat. Sanders lui-même a reconnu le problème : « Certains ont des doutes sur les succès financiers potentiels de ces sociétés », a-t-il concédé, cité par Roll Call. Si la bulle de l'IA venait à se dégonfler, le dividende promis fondrait d'autant. À l'inverse, un fonds interdit de vendre ses actions resterait exposé aux retournements de marché sans pouvoir s'en protéger.

La deuxième objection est juridique et constitutionnelle. Imposer un transfert forcé de 50 % du capital revient, pour les détracteurs, à une forme d'expropriation qui se heurterait à de solides contestations devant les tribunaux. La « séparation structurelle » exigée des conglomérats — distinguer la branche IA du reste — soulève par ailleurs des questions pratiques redoutables pour des groupes comme Google ou Microsoft, où l'IA irrigue désormais l'ensemble des produits.

Vient enfin l'objection de l'efficacité économique. Faire de l'État un actionnaire de référence des champions de la tech, c'est lier la prospérité publique à la réussite commerciale de ces entreprises — et donc, potentiellement, créer un intérêt de l'État à protéger leurs marges plutôt qu'à les réguler. C'est précisément ce que pointent les critiques d'un revenu universel piloté par la tech : les géants du secteur peuvent défendre une redistribution tout en conservant le contrôle des moyens de production et la maîtrise des profits, comme l'analyse Aleteia. Le choix entre le modèle norvégien (sanctuariser et investir prudemment) et le modèle alaskien (distribuer un chèque) recouvre, en creux, une divergence sur le rôle que l'on veut faire jouer à la puissance publique.

Sur le plan politique, enfin, le texte a peu de chances d'aboutir : il est « peu susceptible de devenir loi sous un Congrès contrôlé par les républicains », note Roll Call. Mais Sanders revendique un objectif plus immédiat : installer dans le débat l'idée que les gains colossaux promis par l'IA ne devraient pas profiter aux seuls actionnaires de la Silicon Valley.

Un débat plus qu'une solution

Au fond, la proposition de Bernie Sanders ne tranche pas la question du partage de la valeur de l'IA : elle l'expose. Faut-il capter une part du capital pour en faire un patrimoine collectif, à la norvégienne ? Distribuer un dividende citoyen, à l'alaskienne ? Taxer les profits ou la donnée pour financer des services publics ? Ou faire des citoyens des actionnaires rentiers d'une économie de plus en plus automatisée ?

L'intérêt du texte est moins dans son réalisme immédiat — incertain — que dans le fait qu'il rende ces arbitrages explicites, et qu'il oblige adversaires comme partisans à se positionner. Que l'idée d'un fonds souverain de l'IA soit défendue à la fois par un sénateur socialiste, par une partie de l'administration Trump et par certains patrons de la tech en dit long : la question n'est plus de savoir s'il faut partager la richesse de l'intelligence artificielle, mais comment.

Sources : Sénat américain, Roll Call, Newsweek, Wikipédia – Government Pension Fund of Norway, Wikipédia – Alaska Permanent Fund, Contrepoints, Aleteia, Next.