Lundi 21 septembre, la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable du Sénat a présenté son rapport sur l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle, adopté à l'unanimité cinq jours plus tôt, au terme de neuf mois de travaux et d'une soixantaine d'auditions. Ses trois rapporteurs, Guillaume Chevrollier, Damien Michallet et Simon Uzenat, y posent seize recommandations pour une IA « plus verte, connectée au territoire et transparente », selon la formule que reprend Libération. L'intention des sénateurs est claire : accueillir en France les centres de données que la technologie réclame, à condition d'y importer une exigence écologique.

Les centres de données ont pris le dessus

La commission avait déjà travaillé sur l'empreinte du numérique en 2020, un chantier qui avait débouché sur la loi REEN du 15 novembre 2021, première du genre en Europe. Cinq ans plus tard, le diagnostic est reconduit, mais son centre de gravité a bougé. Là où les terminaux (téléphones, ordinateurs, box) portaient l'essentiel de l'impact, ce sont désormais les centres de données qui dominent, rapporte France 3 Bretagne.

Barres comparant la part des centres de données dans l'empreinte carbone du numérique en France : 16 % en 2020, 46 % en 2022, soit près de la moitié.

L'IA explique une partie du basculement. Un centre de données classique installe environ 10 mégawatts de puissance ; un centre dédié à l'IA en réclame 100 à 1 000, dix à cent fois plus. L'usage suit la même pente. Entre 2023 et 2025, la part des Français qui recourent à l'intelligence artificielle est passée de 20 % à 48 %. À l'échelle mondiale, le Shift Project estime que l'IA pourrait mobiliser 35 % de la consommation électrique des centres de données d'ici 2030, contre 15 % aujourd'hui. La consommation d'eau des serveurs, l'artificialisation des sols et la dépendance aux métaux critiques complètent le tableau des pressions décrites par le rapport.

Fact-check — l'état des lieux.

  • 16 % en 2020, 46 % en 2022 : vérifié. L'étude ADEME-Arcep confirme le bond, mais l'essentiel tient à une correction de périmètre : la première édition ne comptait que les centres implantés en France, quand plus de la moitié des usages numériques sont hébergés à l'étranger. ADEME / numerique.gouv.fr
  • 10 MW contre 100 à 1 000 MW : vérifié. La synthèse du rapport chiffre un centre dédié à l'IA jusqu'à 100 MW, voire 1 GW. Sénat, synthèse (PDF)
  • 20 % à 48 % des Français entre 2023 et 2025 : vérifié, chiffre avancé par le rapport lui-même, dont la source sous-jacente n'est pas détaillée publiquement. France 3 / franceinfo
  • 35 % de l'électricité des data centers d'ici 2030 : vérifié, et correctement attribué au Shift Project (octobre 2025). L'Agence internationale de l'énergie, elle, raisonne en térawattheures. Archimag

Ce que « reste à concrétiser » veut dire

Le titre choisi par Le Monde dit la tension du dossier : le potentiel de l'IA pour lutter contre le réchauffement « reste à concrétiser ». L'argument des promoteurs de la technologie est connu. L'IA peut optimiser un réseau électrique ou réduire la consommation d'un bâtiment. Le rapport ne conteste pas ces usages, mais il note un décalage de temporalité. Les gains climatiques sont hypothétiques et diffus, alors que la consommation, elle, est immédiate et mesurable.

Les chiffres avancés dans les débats rappellent l'ordre de grandeur. Une requête sur un agent conversationnel consomme environ dix fois plus d'électricité qu'une recherche classique. L'entraînement de GPT-3 aurait mobilisé quelque 700 000 litres d'eau, et la génération suivante, GPT-4, quarante fois plus d'énergie que la précédente. L'eau de refroidissement fournit un autre repère. Microsoft et Google ont vu leur consommation grimper de 34 % et 20 % sur la seule année 2021-2022, avant même l'accélération de l'IA générative. À l'inverse, l'IA ne représentait que 0,03 % de la consommation énergétique mondiale en 2024. Le rapport ne tranche pas entre alarme et relativisation. Il demande d'abord des instruments de mesure fiables, sans lesquels le débat reste indécidable. C'est le premier des trois axes.

Fact-check — les chiffres « labo ». Ces ordres de grandeur, repris des débats, sont des estimations de tiers, pas des mesures officielles.

  • Une requête IA dix fois plus gourmande qu'une recherche : contesté. Le facteur vient d'une estimation de 2023 comparée à une valeur Google de 2009 ; des travaux récents situent une requête autour de 0,3 wattheure, soit dix fois moins. Epoch AI
  • 700 000 litres d'eau pour l'entraînement de GPT-3 : à nuancer. Estimation rétro-calculée pour un centre américain, qui pourrait tripler ailleurs, et que ni OpenAI ni Microsoft n'ont confirmée. Étude Li et al. (arXiv)
  • GPT-4 quarante fois plus d'énergie que GPT-3 : à nuancer. Fourchette de 40 à 50 fois reconstituée à partir de paramètres non publiés ; OpenAI n'a rien communiqué. Towards Data Science
  • Microsoft +34 %, Google +20 % : vérifié, à une date près. Ces hausses portent sur l'exercice 2021-2022 des rapports de durabilité, non sur 2020-2021. DataCenterDynamics
  • 0,03 % de la consommation mondiale d'énergie en 2024 : invérifiable. Aucune source publique ne confirme ce ratio, dont le périmètre reste ambigu ; l'Agence internationale de l'énergie situe l'ensemble des centres de données autour de 1,5 % de l'électricité mondiale. ONU / UNRIC

Accueillir les data centers, mais à la française

Le deuxième axe assume un choix. Plutôt que de freiner, la commission recommande d'accélérer l'implantation de centres de données en France, au motif que l'électricité française, largement décarbonée par le nucléaire, y émet moins de CO2 qu'ailleurs. Héberger sur le sol national, et non à l'étranger, vaut aussi pour la comptabilité, puisqu'une part de la hausse observée depuis 2020 vient de la prise en compte de services hébergés hors de France.

L'ancrage local, le rapport le prend de front. La France compte environ 352 centres de données, troisième parc européen, dont près des trois quarts en Île-de-France. Le secteur pèse déjà, selon les données citées par la commission, quelque 48 400 emplois et 12 milliards d'euros d'investissements attendus sur la décennie, avec une croissance du parc estimée à 11 % par an. Cette concentration, le Sénat veut la desserrer : coordination par les schémas de cohérence territoriale (SCOT), qualification possible en « projets d'intérêt national majeur » pour raccourcir les procédures, raccordement accéléré au réseau et récupération de la chaleur fatale pour chauffer logements ou piscines. La question des délais d'autorisation, déjà pointée par des opérateurs comme Iliad, croise directement celle de l'acceptabilité, quand riverains et élus s'inquiètent du bruit, des îlots de chaleur et de l'eau consommée.

Fact-check — le parc français.

  • 352 centres, 3ᵉ parc européen, trois quarts en Île-de-France : vérifié. Le recensement 2026 donne 352 installations et une concentration francilienne des trois quarts ; le rapport situe la France au troisième rang européen par la puissance installée. Sénat, synthèse (PDF)
  • 48 400 emplois, 12 milliards d'euros, 11 % de croissance par an : vérifié, d'après le baromètre EY / France Datacenter. Une réserve : les 48 374 emplois recensés mêlent effectifs directs et indirects, les emplois directs étant estimés bien plus bas. EY France

Une IA frugale, et un affichage lisible

Le troisième axe vise le logiciel autant que le béton. Les sénateurs plaident pour une « IA frugale », c'est-à-dire des modèles plus spécialisés et moins gourmands en calcul que les grands modèles généralistes, et pour une politique industrielle européenne qui la soutienne. La commande publique est citée comme levier, et l'industriel français Mistral comme point d'appui d'une souveraineté qui serait aussi environnementale.

Le volet transparence complète l'ensemble. Le rapport propose un « écoscore » pour les grands modèles de langage, sur le modèle des étiquettes énergétiques, ainsi que des standards de mesure communs à l'échelle européenne et un effort de sensibilisation des utilisateurs. Le titre retenu résume la double posture des rapporteurs, « un défi pour la planète, une opportunité pour la France et l'Europe ». Ils parient que l'avance réglementaire ouverte par la loi REEN peut se prolonger en avantage industriel, et non en handicap. Sans données publiques comparables, un tel score reste difficile à établir. Les empreintes en eau et en électricité que les géants publient demeurent lacunaires, et les indicateurs techniques comme le PUE ou le WUE ne couvrent qu'une partie de l'impact. Ce manque de données vaut au-delà du seul cas français. Une étude parue cet été concluait déjà que, faute de cadre, les gains de productivité de l'IA faisaient monter les émissions du secteur énergétique.

Le rapport est consultatif, et aucune des seize recommandations n'a de portée contraignante à ce stade. Sa principale demande chiffrée porte sur le calendrier : le gouvernement devrait remettre au Parlement, dans un délai de six mois, un état des lieux du déploiement des centres de données et des capacités de stockage nationales.

Fact-check — le cadre du rapport. Seize recommandations en trois axes, une soixantaine d'auditions, neuf mois de travaux depuis la mission lancée en décembre 2025 et une adoption à l'unanimité : le Sénat confirme l'ensemble. La loi REEN citée est bien la loi n° 2021-1485 du 15 novembre 2021, et la France a été le premier pays à légiférer sur le sujet. Le délai de six mois pour l'état des lieux, en revanche, ne figure pas dans les extraits publics de la synthèse, qui ne détaille pas les recommandations une à une. Sénat, notice · Sénat, synthèse (PDF)

Sources & méthode
  • Sénat — notice du rapport n° 949 (2025-2026) : « L'empreinte environnementale de l'IA : un défi pour la planète, une opportunité pour la France et l'Europe », déposé le 16 septembre 2026, présenté le 21 septembre ; rapporteurs Chevrollier, Michallet, Uzenat ; 16 recommandations.
  • Sénat — les recommandations « en clair » : trois axes (attractivité écologique, IA frugale, mesure et transparence), écoscore, requête IA ≈ 10× une recherche classique, 700 000 litres d'eau pour l'entraînement de GPT-3.
  • France 3 Bretagne / franceinfo : centres de données passés de 16 % (2020) à 46 % (2022) de l'empreinte du numérique ; 10 MW contre 100 à 1 000 MW ; usage de l'IA de 20 % à 48 % des Français entre 2023 et 2025.
  • Archimag : projection du Shift Project (15 % → 35 % de la consommation des centres de données d'ici 2030), GPT-4 ≈ 40× l'énergie de GPT-3, IA = 0,03 % de la consommation énergétique mondiale en 2024.
  • Ondes de l'immo : 352 centres de données en France (3ᵉ parc européen), ~75 % en Île-de-France ; SCOT, « projets d'intérêt national majeur », rapport au Parlement sous six mois.
  • Le Monde et Libération (articles payants) : angle éditorial et formule des rapporteurs.

Le graphique compare deux années issues du rapport ; une part de la hausse 2020-2022 provient d'un élargissement du périmètre de mesure (services hébergés à l'étranger désormais comptés), et non d'une seule croissance physique. Les sources Le Monde et Libération sont payantes : les faits ci-dessus reposent sur les pages publiques du Sénat et les dépêches de presse.

Les encadrés « fact-check » recoupent chaque chiffre du rapport avec sa source primaire publique (étude ADEME-Arcep, synthèse du Sénat, baromètre EY / France Datacenter, Shift Project, Epoch AI). Les estimations « labo » que le rapport reprend de travaux tiers en ressortent les plus fragiles : la requête « dix fois » plus gourmande est aujourd'hui datée, le ratio de 0,03 % reste invérifiable, et la hausse de la consommation d'eau des géants a été redatée de l'exercice 2021-2022.