Dans un entretien à ActuaLitté, Renaud Lefebvre, directeur général du Syndicat national de l'édition (SNE), accuse frontalement les fabricants d'intelligence artificielle de piller les œuvres protégées sans autorisation. Une « infraction permanente, caractérisée, massive et généralisée » qui tombe au pire moment pour une industrie du livre déjà en repli.

« Pas un seul opérateur ne le respecte »

Le reproche est technique autant que juridique. La directive européenne de 2019 sur le droit d'auteur autorise la fouille de textes et de données (TDM), mais laisse aux ayants droit la possibilité de s'y opposer par un moyen lisible par machine — un « opt-out ». L'édition a bâti pour cela un protocole normalisé, TDMRep, qui permet à un éditeur d'exprimer son refus. Selon Renaud Lefebvre, « pas un seul opérateur d'IA ne le respecte » : certains prétendent qu'un simple fichier robots.txt suffit, d'autres tentent d'imposer leurs propres formats propriétaires.

Le SNE ne compte pas poursuivre chaque contrevenant — la démarche serait ruineuse — mais viser quelques cas stratégiques pour obtenir des condamnations exemplaires. L'objectif est de faire appliquer une règle que la loi européenne prévoit déjà. Depuis le 2 août 2025, l'AI Act impose en effet aux modèles d'IA à usage général de publier un « résumé suffisamment détaillé » des contenus utilisés pour l'entraînement et de respecter les opt-out, sous peine de sanctions pouvant atteindre 3 % du chiffre d'affaires mondial. La transparence reste toutefois largement théorique tant que les entreprises « dissimulent les preuves », déplore le syndicat.

Cette bataille prolonge un combat législatif français. Le SNE avait rallié 81 organisations culturelles derrière la proposition de loi instaurant une présomption d'exploitation des œuvres par l'IA, adoptée à l'unanimité au Sénat le 8 avril 2026 avant de s'enliser à l'Assemblée — l'occasion manquée des députés. Pour le syndicat, « sacrifier les droits de propriété intellectuelle n'est pas un acte de souveraineté » : sans création rémunérée, pas de contenus à entraîner.

Une filière déjà fragilisée

Ce contentieux surgit alors que le marché du livre traverse une zone de turbulences. Au premier trimestre 2026, les ventes ont reculé d'environ 6 % en valeur et près de 8 % en volume ; sur deux ans, la filière a perdu plus de dix millions d'exemplaires. Dans le même temps, seuls 45 % des Français déclarent lire, le niveau le plus bas depuis dix ans.

À cette érosion s'ajoutent des coups de rabot publics : la réforme du Pass Culture ampute mécaniquement les achats de livres des plus jeunes, et les crédits du programme « Livre et industries culturelles » reculent dans le budget 2026. Un contexte où chaque euro de valeur détournée par l'IA pèse d'autant plus lourd.

Face aux modèles génératifs, les éditeurs oscillent ainsi entre offensive judiciaire et recherche de licences négociées, à l'image du BookPact néerlandais. Le livre n'est pas seul concerné : côté revues savantes, le patron de Science décrit une édition scientifique « plus lente, de moins bonne qualité et plus chère » sous l'effet de l'IA. Pour le SNE, la ligne reste claire : la loi existe, elle doit désormais s'appliquer.