Bill Gates a relancé en août 2026 une idée qu'il défendait déjà en 2017 : puisque le fisc taxe le salaire d'un ouvrier mais laisse amortir une machine, il faudrait rééquilibrer. À l'ère des agents logiciels capables de faire le travail d'un employé de bureau, sa « robot tax » ressort du placard. Le débat bute toujours sur les mêmes obstacles, et sur des chiffres que la France connaît bien : un financement social adossé au travail à 54 %, et l'un des coûts du travail les plus taxés de l'OCDE.

De l'usine de 2017 aux agents de 2026

Gates a lancé la formule dans un entretien à Quartz en février 2017 : « Si un ouvrier gagne 50 000 dollars dans une usine, ce revenu est imposé. Si un robot vient faire la même chose, on penserait le taxer à un niveau comparable. » L'argent ainsi levé financerait, selon lui, la formation des salariés déplacés et des emplois de soin peu automatisables.

Neuf ans plus tard, la cible a changé. Dans une note publiée le 26 août 2026 sur son blog, « The turbulent AI era is here », Gates ne parle plus de bras mécaniques mais de logiciels qui rédigent, codent et raisonnent (Gates Notes). Il y avance trois pistes pour amortir la transition : des institutions capables de la coordonner, une catégorie « Human Reserved » où certains métiers resteraient réservés aux humains, et une réforme fiscale. Son constat sur ce dernier point : « Si vous embauchez quelqu'un, vous payez des cotisations sur son salaire ; si vous achetez un robot, vous pouvez en général le passer immédiatement en charge. » Le système, dit-il, pousse à remplacer les gens par des machines.

Gates chiffre son inquiétude sur un point précis, les débuts de carrière. Il cite les travaux d'économistes de Stanford qui mesurent un recul de 16 % de l'emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA. La menace vise cette fois le travail cognitif, celui-là même qui servait de refuge aux ouvriers déplacés par les automates. Anthropic, dans ses propres scénarios économiques, décrit une bascule voisine où la richesse produite grimpe pendant que l'emploi des cols blancs se contracte (voir Les trois scénarios d'Anthropic pour l'IA et l'économie en 2030).

Un précédent européen : le rejet de 2017

L'idée a déjà été soumise à un vote, et rejetée. Le 16 février 2017, le Parlement européen a adopté par 396 voix contre 123 un rapport sur les règles de droit civil applicables à la robotique, rédigé par l'eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux. La proposition de taxe sur les robots, destinée à financer la reconversion des salariés remplacés, n'y figurait pas : les députés l'avaient écartée, au motif qu'elle risquait de freiner l'innovation. Delvaux avait alors dit son regret d'un débat « fermé » sur la question.

Les industriels tiennent la même ligne aujourd'hui. Une taxe assise sur les machines renchérit l'investissement, ralentit la modernisation, et pénalise les pays qui automatisent moins que leurs concurrents. L'objection de fond reste la définition. Qu'est-ce qu'un « robot » imposable ? Un bras de soudure, un logiciel de comptabilité, un agent conversationnel qui traite des dossiers clients ? Gates lui-même reconnaît ne pas avoir de réponse : « Comment empêcher les entreprises de tricher et d'utiliser quand même des robots ? »

La France automatise peu

Pour un pays de son niveau de richesse, la France reste modérément robotisée. La Fédération internationale de robotique compte environ 160 robots industriels pour 10 000 salariés de l'industrie manufacturière, un chiffre qui la place autour du 14e rang mondial, à peine au-dessus de la moyenne planétaire de 132.

Densité de robots industriels par pays en 2024 : la France, à 160 robots pour 10 000 salariés de l'industrie, se situe loin derrière l'Allemagne (449) et la Corée du Sud (1 220), à peine au-dessus de la moyenne mondiale (132).

L'Allemagne en compte 449, le Japon 446, la Corée du Sud 1 220 (IFR, World Robotics 2025). Le plan France 2030 vise 220 à 250 robots pour 10 000 salariés d'ici 2028 pour rattraper le voisin allemand. Une taxe sur le parc installé frapperait donc une base étroite, et taperait sur l'outil que la politique industrielle cherche justement à subventionner. Les opposants français à toute « robot tax » y voient une contradiction, celle de taxer ce que l'État encourage dans le même temps par la dépense publique.

Une assiette adossée au travail

Si l'idée revient malgré ses défauts, c'est à cause de la manière dont la France finance sa protection sociale. En 2024, les cotisations assises sur les salaires ont couvert 54 % des ressources des administrations de sécurité sociale, selon les Comptes de la protection sociale de la DREES.

Structure du financement de la protection sociale française en 2024 : les cotisations assises sur le travail représentent 54 % des ressources, les impôts et taxes affectés dont la CSG 37 %, les contributions publiques de l'État 8 %, les autres ressources 1 %.

Les impôts et taxes affectés en apportent 37 %, dont 20 points pour la seule CSG, elle-même prélevée pour l'essentiel sur les revenus d'activité (DREES, 2025). Quand une machine remplace un poste, le salaire disparaît et les cotisations qui allaient avec s'évaporent. La production, elle, continue. Le raisonnement de Gates part de là. Si la valeur ajoutée se déplace du travail vers le capital automatisé, l'assiette qui finance retraites, santé et chômage se rétrécit quand les besoins, au contraire, augmentent.

Pourquoi l'automatisation est fiscalement avantagée

La comparaison internationale montre l'ampleur de l'écart. Pour un célibataire au salaire moyen, l'OCDE mesure en France un coin fiscal de 47,2 % en 2024 : sur 100 euros que coûte un salarié à son employeur, 47 partent en impôts et cotisations avant d'arriver dans sa poche.

Coin fiscal sur le travail en 2024 : la France prélève 47,2 % du coût du travail, contre 34,9 % en moyenne dans l'OCDE, 30,7 % aux États-Unis et 24,7 % en Corée du Sud ; seules la Belgique et l'Allemagne font davantage.

C'est nettement au-dessus de la moyenne de l'OCDE (34,9 %), des États-Unis (30,7 %) et de la Corée du Sud (24,7 %), et parmi les taux les plus élevés du monde développé (OCDE, Taxing Wages 2025). Un robot, à l'inverse, s'amortit. Son achat se déduit du résultat imposable, et il ne génère ni cotisation ni CSG. Plus le travail est taxé, plus l'écart de traitement entre un salarié et une machine se creuse, et plus l'arbitrage penche mécaniquement vers l'automatisation. La proposition de Gates ne dit rien d'autre que de rapprocher les deux régimes.

Reste que l'exécution soulève autant de questions que le principe. Faut-il taxer la machine, le gain de productivité, ou le bénéfice supplémentaire ? Une CSG déjà large capte une part de ces profits sans nommer les robots. Et un prélèvement national sur l'automatisation, dans une économie ouverte, se heurte à la concurrence de pays qui subventionnent la leur. La Corée du Sud, championne mondiale de la densité robotique, a d'ailleurs pris le chemin inverse dès 2017 en rabotant un avantage fiscal à l'investissement en automatisation, sans instaurer de taxe nouvelle.

Le décret n'existe nulle part : ni Bruxelles, ni Paris, ni Washington n'ont transformé l'idée en texte depuis 2017. Gates lui-même la présente comme une piste, pas comme un plan. Le prochain rendez-vous chiffré est déjà connu : la trajectoire de l'emploi des 22-25 ans, que les économistes suivront pour mesurer si la bascule cognitive qu'il redoute s'installe vraiment.


Note méthodologique. Densités de robots : IFR, World Robotics 2025 (données 2024), robots pour 10 000 salariés de l'industrie manufacturière ; la valeur France (≈ 160, 14e rang) provient des données IFR 2024 reprises par France 2030 et est présentée à côté des chiffres 2024 des autres pays, dont elle peut différer d'une édition à l'autre. Financement de la protection sociale : DREES, Comptes de la protection sociale 2024 (éd. 2025), recettes des administrations de sécurité sociale par nature, hors transferts ; le partage employeurs/salariés des cotisations est arrondi. Coin fiscal : OCDE, Taxing Wages 2025 (données 2024), célibataire au salaire moyen sans enfant ; il mesure la part du coût total du travail prélevée en impôt sur le revenu et cotisations, et non un taux sur le salaire brut.