Le 25 septembre, l'Académie Goncourt a retiré de sa première sélection le roman C'était ça ou mourir, de l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, jugé « selon toute vraisemblance très largement le produit de l'intelligence artificielle ». Dans une tribune au Monde, la romancière et traductrice Noëlle Michel accorde à l'auteur le bénéfice du doute et retourne la question qui hante l'affaire : si les machines écrivent de mieux en mieux comme des humains, les humains ne se mettent-ils pas, eux aussi, à écrire comme des machines ?

Un roman effacé de la course au Goncourt

Premier roman d'un auteur de 38 ans, C'était ça ou mourir s'était vendu à plus de 35 000 exemplaires et avait remporté le prix du roman Fnac. Il figurait dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis. Le 25 septembre, l'Académie Goncourt l'a écarté de sa liste, disant vouloir « préserver l'intégrité du prix » et « envoyer un message clair » contre les textes générés par la machine, rapporte franceinfo.

Orélien conteste. Il dénonce une « volonté » de le « faire taire » et affirme avoir écrit son livre lui-même. Le doute ne s'est pas dissipé pour autant : La Presse a établi qu'une chronique publiée par l'auteur en 2013 était, dans sa quasi-totalité, la traduction à peine retouchée d'un article paru quelques jours plus tôt dans le quotidien philippin The Philippine Star. Cette accusation de plagiat porte sur des textes anciens, distincts du roman incriminé.

Un soupçon né d'un logiciel

Tout est parti, le 21 septembre, d'un compte anonyme sur X baptisé « Balance ton Claude », dont La Libre a révélé qu'il était tenu par l'essayiste Samuel Fitoussi. Sa preuve tenait à un logiciel, le détecteur Pangram, un classifieur new-yorkais qui attribuait au roman une probabilité de génération par IA de 100 %. En repassant l'ensemble du livre dans le même outil, La Presse a pour sa part obtenu 94 %.

Le chiffre impressionne, mais son fabricant lui-même invite à la prudence. Le PDG de Pangram répète que son logiciel ne doit « jamais » être « l'arbitre final » d'un jugement, seulement le point de départ d'une enquête. C'est un détail que nous avions déjà relevé en décrivant la mécanique et les limites du détecteur : Pangram revendique un faux positif tous les 24 000 documents, un taux qui s'effondre sur les textes courts et vieillit chaque mois, à mesure que les modèles progressent. Une étude de la Vrije Universiteit, en juin 2026, n'a relevé aucun faux positif sur des articles entièrement humains, mais a vu l'outil se tromper sur 6 des 80 textes hybrides testés. Un score de détection reste une probabilité, pas une signature.

Le style humain rattrapé par la machine

Là est le vrai vertige de l'affaire, et ce qui inspire la tribune de Noëlle Michel. Les grands modèles de langage ont appris à écrire sur des milliards de phrases humaines. Ils en ont absorbé les tournures et les cadences les plus courantes, au point de restituer une prose lisse et compétente qui ressemble à celle d'un bon élève. Un détecteur ne cherche donc pas une faute. Il cherche une régularité statistique, la trace d'un français trop moyen, trop probable.

Le problème est que cette régularité existe aussi chez des humains. L'écrivain Baptiste Beaulieu, cité par franceinfo, raconte avoir toujours aimé les rythmes ternaires, ces énumérations en trois temps que les logiciels signalent volontiers comme une marque de fabrique de l'IA. Doit-il, demande-t-il, changer sa façon d'écrire pour qu'un programme le croie humain ? La question paraît absurde, elle est pourtant sérieuse. À force de lire de la prose générée, et d'en produire pour répondre à un courriel ou résumer un dossier, une part croissante des scripteurs adopte sans le vouloir les habitudes de la machine. La contamination va dans les deux sens.

C'est cette convergence que la tribune met en lumière. Si l'IA a copié l'humain, l'humain finit par imiter la copie, et le soupçon d'artifice peut alors s'abattre sur n'importe quelle écriture un peu propre, un peu conforme. L'auteur dont la langue est trop nette devient suspect ; celui qui multiplie les scories passe pour authentique. Le détecteur, en cherchant la machine, finit par redéfinir ce qu'est censée être une écriture « vraiment » humaine, et pousse chacun à cultiver ses imperfections comme une preuve d'innocence.

Le bénéfice du doute comme principe

Face à ce brouillage, Noëlle Michel choisit une position simple : accorder à Orélien la présomption qu'on refuse rarement dans une polémique en ligne. Non parce qu'elle tiendrait la preuve de son innocence, mais parce que la preuve inverse n'existe pas non plus. Un pourcentage de logiciel ne condamne pas un auteur, surtout quand ce logiciel confond une prose soignée avec une prose fabriquée. Retirer un livre d'une sélection sur la foi d'un détecteur revient à inverser la charge de la preuve, et à demander à un écrivain de démontrer qu'il a bien pensé ses phrases.

Le mode de déclenchement pèse aussi dans la balance. L'accusation n'est venue ni d'un jury ni d'un expert mandaté, mais d'un compte pseudonyme qui a diffusé un pourcentage avant que l'auteur ait pu répondre. Le procédé banalise une arme à faible coût, puisque chacun peut désormais soumettre le texte d'un autre à un détecteur et publier le verdict comme une évidence. L'écrivain accusé porte alors seul la charge de prouver une innocence qui, par nature, ne se démontre pas. Il a suffi de ce pourcentage pour que l'affaire devienne, en quelques jours, un débat international, de Montréal à Londres, pris entre le procès en « cancel culture » et l'annonce d'une « mort de la littérature ».

Cette prudence rejoint une intuition défendue par d'autres. Haruki Murakami soutient que la machine « ne peut pas faire surgir l'imprévu » dans un récit, parce qu'elle recombine du déjà-écrit sans jamais se surprendre elle-même. L'écrivain Anton Beraber va plus loin et voit dans ce que l'IA ne sait pas faire une définition du roman en négatif. Dans les deux cas, la valeur d'un texte ne tient pas à sa surface, détectable ou non, mais à une intention qu'aucun classifieur ne mesure. L'affaire Orélien montre que cette distinction, évidente en théorie, devient très difficile à tenir dès qu'un chiffre s'en mêle.

L'Académie a pourtant tranché sans expertise contradictoire, sur la base d'un outil que son propre concepteur juge inapte à trancher. La deuxième sélection du Goncourt est attendue le 6 octobre, le prix sera remis le 4 novembre, et le nom d'Orélien n'y figurera pas.