La polémique française autour de « C'était ça ou mourir » est devenue une affaire internationale. De Montréal à Londres, la presse étrangère raconte la chute d'un roman qui, il y a une semaine encore, était donné favori du Goncourt — et transforme le cas Thélyson Orélien en test grandeur nature de ce qu'on fait quand un soupçon d'IA remplace la lecture.
Le livre a d'abord été un succès. Paru chez Boréal au Québec en avril 2026, repris par Grasset en France en août, il s'est écoulé à quelque 40 000 exemplaires et figurait dans les sélections du Goncourt, du Femina, du Médicis et du Renaudot. Le lundi 21 septembre, jour où Orélien remporte le prix du roman Fnac, un compte X anonyme baptisé « Balance ton Claude » publie une accusation : passé au détecteur américain Pangram, le texte ressortirait « à 100 % » généré par une machine.
Ce qu'en disent Montréal, Londres et les autres
C'est le Québec qui suit l'affaire de plus près, parce qu'Orélien y vit et qu'il est né aux Gonaïves, en Haïti. Radio-Canada et La Presse documentent le double front : le soupçon d'IA d'un côté, des reprises non créditées dans ses chroniques de 2012-2014 de l'autre, dont un texte de 2013 traduisant le quotidien philippin The Philippine Star. CBC va plus loin et refait le test de Pangram sur d'autres extraits : même verdict, « 100 % IA ». À Londres, Euronews insiste sur l'autre versant de l'histoire : la fiabilité de l'outil accusateur, que Grasset qualifie de « fake news ».
Cancel culture ou « mort de la littérature »
L'auteur rejette les accusations : « Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine. » Les répétitions qu'on lui reproche, dit-il, relèvent d'une « tradition littéraire haïtienne et caribéenne », et il affirme subir des attaques racistes depuis son arrivée en France. Une part du monde des lettres le défend sur ce terrain : Virginie Despentes résume la colère d'un « Pangram, va te faire foutre ». Deux lectures s'affrontent donc dans la presse. La première voit une meute qui condamne un auteur noir sur la foi d'un logiciel opaque — la cancel culture d'une nouvelle espèce. La seconde y lit le premier grand cas où la fiction industrielle contaminerait un prix littéraire, soit la « mort » annoncée d'un métier.
Le procédé n'est pas nouveau : détourner un nom d'auteur ou faire passer un texte de machine pour une œuvre nourrit déjà un marché de l'« AI slop », quand d'autres, comme le romancier Anton Beraber, plaident au contraire pour un usage assumé de l'outil. Le 25 septembre, l'Académie Goncourt a tranché son propre cas en retirant le roman de sa sélection, « pour préserver l'intégrité du prix ». Les autres jurys rendront leur verdict entre le 3 et le 26 novembre. Au-delà du cas Orélien, l'affaire rouvre une question que prolonge une tribune au Monde : à force de lire et d'imiter la prose des machines, les humains n'écrivent-ils pas, eux aussi, de plus en plus comme des IA ?