Pendant des siècles, chaque grande mutation de la culture écrite — l'écriture alphabétique, le codex, l'imprimerie — a élargi le savoir et nourri l'espoir démocratique. Dans cette conférence donnée le 25 juin 2026 au Collège de France, l'historien Roger Chartier soutient que le numérique et l'intelligence artificielle rompent ce lien : ils déplacent la garantie de vérité de l'examen critique vers la confiance dans le support, et la désinformation la plus profonde devient l'illusion qu'on peut déléguer à des machines ce qui fait le propre de l'humain.
Cette communication ouvre le colloque « Démocratie ou dictature numérique : perspectives historiques et comparatives », organisé par Anne Cheng et Alain Supiot. Roger Chartier, professeur émérite au Collège de France et historien de la culture écrite dans la première modernité, y traite le premier volet : « L'espace public saisi par le numérique ».
L'essentiel
Chartier part d'un « désarroi » assumé : les mutations quotidiennes de l'IA rendent difficile le discours de qui n'en est pas expert. Il s'en tient donc à ce qu'un historien peut établir. Historiquement, rappelle-t-il, les grandes mutations de l'écrit ont été pensées comme des progrès du savoir et de la critique : l'écriture alphabétique brisant, pour Vico (Scienza Nuova, 1725), le monopole sacerdotal sur les signes ; l'imprimerie soumettant les opinions à l'examen, pour Condorcet ; le codex permettant, dès les premiers siècles chrétiens, la comparaison des textes. Mutation technique et démocratisation des savoirs allaient de pair.
La vidéo soutient qu'« il n'en va plus ainsi ». La révolution numérique cumule trois ruptures jusque-là séparées : celle des techniques de production (comme l'imprimerie), celle du support (comme le codex) et celle des pratiques de lecture et d'écriture. Les « readers » d'aujourd'hui lisent et écrivent sur des écrans qui ne sont plus intrinsèquement liés aux textes qu'ils portent.
Chartier place ensuite la désinformation entre deux perspectives. La première la voit transhistorique : c'est la thèse de Robert Darnton dans « The True History of Fake News » (New York Review of Books, 2017), qui retrouve l'équivalent des fausses nouvelles depuis l'Antiquité — fausse donation de Constantin, Protocoles des Sages de Sion. Mais le mot lui-même a une histoire courte : né du russe dezinformatsia dans la Russie soviétique, il passe à l'anglais en 1939 via un article de l'agent transfuge Walter Krivitsky au Saturday Evening Post, au sens militaire d'information fausse destinée à tromper l'ennemi — sens que retient encore le Dictionnaire de l'Académie française (9ᵉ édition, 2024).
Le cœur de l'argument est épistémologique. Ce que menace le numérique, c'est la distinction entre la volonté de vérité et la vérité produite par les opérations critiques de la connaissance — celle qui, de Michel de Certeau à Carlo Ginzburg et Pierre Vidal-Naquet, fonde la capacité de l'histoire à dire le réel. La lecture d'écran, pressée et impatiente, déplace la garantie de vérité de l'examen des énoncés vers la confiance dans le support : appartenir au même réseau social suffit. La crédulité se substitue à la critique, et le pouvoir de la désinformation tient moins au contenu des messages qu'à la croyance de ceux qui les reçoivent.
L'IA générative pousse la rupture plus loin : l'auteur n'est plus humain, la propriété intellectuelle se dissout dans le réemploi sans autorisation des œuvres, et les productions reproduisent les biais des archives numériques. Citant la leçon inaugurale de Benoît Sagot (2024), Chartier note que l'autorité stylistique des réponses de ChatGPT peut atténuer l'esprit critique. Il conclut sur les dangers de l'anthropomorphisme — les affaires de suicides d'adolescents liées à des chatbots — pour poser sa thèse : la révolution des agents conversationnels est une « rupture anthropologique », qui tient pour possible la délégation à des non-humains de ce qui fait le propre de l'humanité. C'est peut-être là, dit-il, « la plus essentielle des désinformations ».
Les meilleurs moments
Conférence filmée sans support projeté : les moments ci-dessous ouvrent le lecteur au bon horodatage (pas de captures d'écran pertinentes pour une intervention en plan fixe).
[05:19] La rupture : trois révolutions en une
Le pivot de l'argument. Chartier explique que le numérique cumule ce qui, dans le passé, restait séparé — révolution des techniques de production (l'imprimerie), du support (le codex) et des pratiques du lire-écrire — et que cette convergence a effacé l'espérance d'un « nouvel espace public civique ».
[24:47] La conclusion : une rupture anthropologique
Après les cas tragiques d'adolescents (Sewell Setzer, plainte contre OpenAI), Chartier livre sa thèse : la désinformation n'est plus seulement la circulation de fausses nouvelles, mais l'absence des informations nécessaires pour séparer fiction et réalité — et l'illusion qu'on peut déléguer aux machines le propre de l'humanité.
Autres moments à écouter :
- [03:41] L'optimisme historique — de Vico à Condorcet, les mutations de l'écrit pensées comme des progrès du savoir et de la critique.
- [08:34] La longue durée du faux — fausse donation de Constantin, Protocoles des Sages de Sion : la thèse transhistorique de Robert Darnton, et l'histoire courte du mot « désinformation ».
- [12:37] Croire au lieu de vérifier — la garantie de vérité déplacée de l'examen critique vers la confiance dans le support et l'appartenance au réseau.
- [18:20] L'IA et l'ordre des discours — l'auteur n'est plus humain, la propriété intellectuelle se dissout : une rupture avec les fondements de la culture écrite.
Transcription
Transcription intégrale horodatée (sous-titres générés automatiquement ; l'orthographe des noms propres n'est pas garantie). Repliée par l'application.
[00:22] Je vais appeler euh Roger Chartier, le professeur Roger Chartier qui est professeur émérite du collège de France et qui est toujours Hannonberg visiting professor à l'université de Pennsylvanie aux États-Unis. comme vous le savez tous, enfin je je j'aurais pu dire bon c'est on ne présente plus Roger Chartier mais enfin bon vous savez tous qu'il est historien de la culture écrite dans la première modernité et alors je ne vais pas m'embarquer dans un rappel de sa bibliographie parce que c'est Mission Impossible mais ces derniers livres parus sont éditer et traduire mobilité matérialité des textes 16e 18e siècle paru en 21 euh chez Galimar et au Seuil.
[01:12] Euh il y a également Cartes et fiction 16e 18e siècle paru au Collège de France en 2022 et enfin l'histoire en mutation lecture aux presses universitaire de Bordeaux en 2024. La parole est à vous. Merci Anne. Je voudrais commencer cette communication avec l'expression d'un certain désarrois. Quand il y a un an, Anchang et Allain Supio m'invitèrent à participer à ce colloque, je leur proposais une intervention d'historiens qui articulerait une histoire de longue durée, des fausses nouvelles, des falsifications avec une réflexion sur le présent de la désinformation dans le monde des communications électroniques, des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle.
[02:00] Un an plus tard, les mutations accélérées contradictoires du contexte numérique avec ses innovations quotidienne, ses anxiétés partagées par les critiques inquiets et les concepteurs effrayés rendent difficile le discours de qui n'est pas un expert de ces transformations. Pour les profanes, il est devenu presque impossible de suivre au jour le jour les prouesses et les promesses techniques, les guerres déclarées entre les seigneurs du numérique, les Tech Titans de Marc Niadi ou encore les controverses à propos des réglementations capables de protéger les pratiques et de conserver les exigences éthiques d'un ancien monde. à suivre tant bien que mal les sous-bressaux du quotidien. Tout semble comme si nous étions déjà dans une ère
[02:51] post IA, une ère dans laquelle l'intelligence artificielle qui produit de terribles effroits est devenue la cible de farouche refus et ce avant même le plein dépouement de ces possibilités. Les historiens aiment à penser que l'histoire enseigne des leçons utiles. Historia Magistra vite et disaient les anciens. Est-ce sûr lorsque ces supposées leçons ne sont plus adressées à des êtres humains, mais à des machines, à des robots sans conscience, sinon sans intelligence ? Mais pour ne pas décevoir Anchag et à la Supio, malgré mon désarrois, je vais quand même tenter de proposer une réflexion historique sur la désinformation. En cette semaine, nous nous célébrons un historien, Marc Block, qui en 1921 avait
[03:41] réfléchi sur les fausses nouvelles et les conditions de leur accréditation. Historiquement, les mutations de la culture écrite furent pensées comme des progrès, du savoir, de la critique. Pour Vico, en 1725 dans la CNA, l'invention de l'écriture alphabétique a brisé le monopole sacerdotal puis aristocratique sur les images et les signes et elle a permis au peuple de contrôler l'interprétation de la loi. Pour qu'on dorsait dans l'esquise d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain 70 ans plus tard, l'invention de l'imprimerie a soumis idées et opinion à l'examen critique, substituant ainsi la raison aux patients, les vérités aux séductions.
[04:29] On peut ajouter que l'invention et la diffusion du codex dans les premiers siècles de l'ère chrétienne ont permis ce que les rouleaux des Grec et des Romains ne permettaient pas, à savoir la comparaison, la confrontation de différents textes, soit dans un même livre, feuilleté, indexés, soit entre plusieurs livres présents dans une même bibliothèque. Certes, certains discours, par exemple ceux des utopies, ont dénoncé les périls créés par la multiplication de livres inutiles, les désordres introduits par l'excès d'un des cris incontrôlables. Mais ils ne furent qu'un contrepoint minoritaire à la fois dans les progrès et les partages de la connaissance. Historiquement donc mutation technique
[05:19] ou morphologique et démocratisation des savoirs, démocratisation des pratiques furent étroitement liées. Il n'en va plus ainsi. Les inquiétudes face au danger du numérique ont effacé les grandes espérances suscitées par son avènement. Ainsi l'espoir d'un nouvel espace public civique fondé sur la confrontation des idées et la diffusion des connaissances. Une première raison en est sans doute la concomitance de trois registres de mutation toujours séparés dans le passé. La révolution numérique a été et tout à la fois une révolution des techniques de production, de reproduction, de communication des écrits comme le fut l'imprimer. une révolution du support de leur
[06:09] inscription comme le fut l'apparition du codex et une révolution des pratique du lire et de l'écrire comme le furent les différentes révolutions de la lecture. Les Readers W R E A D E R S d'aujourd'hui lisent et écrivent sur des écrans qui ne sont pas intrinsèquement associés au textes qu'ils reçoivent ou qu'ils communiquent. Alors que ce fut le cas auparavant pour tous les supports des écrits depuis les tablettes sumériennes jusqu'aux livres imprimés. C'est dans cette mutation radicale qu'il faut situer la réflexion sur la désinformation qui défie toutes les connaissances fondées sur la production, la
[06:57] circulation, les appropriations des savoirs vérifiés. C'est ainsi qu'ont été et sont encore menacés l'information médicale sur les pandémies, la connaissance scientifique à propos des changements climatiques, l'histoire elle-même comme représentation véridique du passé ou encore la démocratie. Pour un historien, le thème de la désinformation est situé dans deux perspectives contradictoires. La première le considère comme un phénomène transhistorique. C'est ainsi que définit la désinformation Robert Dun publié en février 2017 dans The New York Review of Books sous le titre The True
[07:45] History of Fake News publié en français dans le monde presque simultanément sous un titre qui en résumait le propos. Je cite, "On retrouve tout au long de l'histoire l'équivalent de l'épidémie actuelle des fake news." Darmton commençait ainsi son article. Dans la longue histoire de la désinformation, l'épidémie actuelle des fake news, fausse nouvelle vient de s'assurer une place spéciale. Cela dit, la fabrication des faits n'est pas quelque chose d'exceptionnel et depuis l'antiquité, l'on retrouve tout au long de l'histoire l'équivalent de textes et de tweets vénimeux que l'on observe aujourd'hui. Pour DA, toutefois, c'est au 18e siècle à Londres et à Paris que la circulation des fausses nouvelles a atteint un
[08:34] premier paroxisme avec celui avant celui des temps contemporains. D'autres modalités de la désinformation ont traversé les temps. Ainsi, la production de faux documents étudiés par exemple par Anthony Grafton dans son livre Forges and Critics. La fausse donation de l'empereur Constantin qui justifiait le pouvoir temporel des papes sur les territoires de l'empire d'Occident en constitue l'exemple le plus fameux. Mais également ainsi au commencement du 20e siècle dans la Russie zariste les antisémites protocoles des sages de Sion. Dans cette longue durée des faux documents et des fausses nouvelles, le mot désinformation n'apparaît pas. Le dictionnaire anglais Miriam Webser
[09:25] situe dans la Russie soviétique des années 20 et 30 l'apparition du mot désinformatie et indique que sa traduction anglaise Desinformation fut introduite en 1939 dans un article du Saturday evening Post par Walter Kvitsk un agent soviétique passé au États-Unis. Le sens premier de désinformation est celui de la transmission d'une information connue comme fausse et destiné à tromper l'ennemi. C'est ce sens qui est retenu d'ailleurs par le dictionnaire de l'Académie française dans sa 9e édition achevée en 2024. désinformation
[10:12] action particulières ou continu qui consiste en usant de tous les moyens à induire un adversaire en erreur ou à favoriser chez lui la subversion dans le dessin de l'affaiblir. Et le dictionnaire de l'Académie française continue avec le verbe désinformer, ainsi défini : induire en erreur un gouvernement, une armée, une opinion publique afin d'affaiblir un adversaire par extension égarer volontairement le public associé étroitement à l'erreur comme l'était pour Mark Block la croyance dans le pouvoir taumaturgique des rois français et anglais ou les fausses nouvelles de guerre. La désinformation
[10:59] invite ainsi à réfléchir sur son contraire la vérité et les conditions de sa possibilité. Le monde numérique, je crois, menace deux distinctions qui ont jusqu'ici charpenté les discours sur la vérité. La première héritée d'une lecture de Fouco oppose la vérité comme propriété du discours, comme volonté de vérité et la vérité comme savoir produit par les opérations de connaissance comme une vérité scientifiquement fondée. C'est dans cette certitude épistémologique, dans cette distinction que Michel de Certau a incr a inscrit la capacité de l'histoire à produire des
[11:49] énoncés scientifiques. Le mot est de lui. Que Carlo Ginsburg a situé la pleine compatibilité depuis Aristote entre la preuve et la rhthorique où que Pierre Vidal Naquet a affirmé la capacité du discours historique à dire la réalité. La réalité qui fut partant à démasquer fausseur et falsification. Le monde numérique est face la distinction entre la volonté de vérité portée par les discours qui prétendent la transmettre et les opérations critiques qui produisent une connaissance vraie. Les observations sociologiques montrent que la lecture des textes électroniques,
[12:37] quel qu'il soit est une lecture pressée impatiente qui favorise l'absence de questionnement quant à la véracité de ce qui est lu. Pour les lecteurs d'écran, pour les familiers des plateformes numériques, la garantie de vérité se trouve ainsi déplacé de l'examen critique des énoncés à la confiance dans le support de l'énonciation, à savoir l'appartenance à un même réseau social, l'appartenance à un même groupe de discussion. Ce glissement qui substitue la crédulité à la critique a permis et permet la prolifération des falsifications manipulatrices,
[13:24] l'imposition des vérités alternatives, les réécritures trompeuses du passé, l'adhésion aux théories les plus absurdes. Le danger est grand pour le savoir vrai qui depuis la cité grecque comme l'a démontré Jean-Pierre Vernand et la condition même de la délibération et de la décision démocratique. ce qui est en jeu et donc la capacité de nos sociétés à résister à cette éon jugement critique quand toutes les relations aux écrits et aux images sont façonnées par des appropriations crédules.
[14:13] En effet, le pouvoir de la désinformation ne résulte pas uniquement du contenu des messages, mais aussi et fondamentalement de la croyance en leur véracité par ceux et par celles qui les reçoivent. D'où la nécessité d'une réflexion sur les mécanismes qui produisent la croyance. Dans son livre L'invention du quotidien, Michel de Certo a mis en évidence le déplacement de la notion de vérité du contenu des énoncés, possiblement soumis au critères de la preuve, à la modalité de leur réception. Je cite de CERTA, j'entends par croyance non l'objet du
[15:01] croire, un dogme, un programme et cetera, mais l'investissement des sujets dans une proposition. l'acte de l'énoncer en la tenant pour vrai, autrement dit une modalité de l'affirmation et non pas son contenu. Si la croyance peut être ainsi définie comme une catégorie philosophique anthropologique invariante, les conditions de production de la crédibilité et de la crédulité ont elles une histoire. Au 18e siècle, elles étaient circ liées à la circulation de la parole, la circulation des écrit manuscrit, la circulation des textes imprimés. Au 20e siècle, ce sont les nouveaux médias,
[15:49] radio, télévision, cinéma qui ont imposé leur pourvoir de persuasion. Mais dans les deux situations, la persuasion rencontrait réticence et résistance. Robert Don soulligne ainsi que les fausses nouvelles circulants dans la France du 18e siècle n'étaient pas nécessairement prise au pied de la lettre. Et pour le 20e siècle, Richard Hart a mis en évidence la relation contradictoire des lecteurs et des auditeurs populaires avec les programmes de radio qu'ils écoutaient ou les articles des journaux qu'il lisait. Cette relation associait le plaisir de croire, la suspension of this belief avec la lucidité quant à l'impossibilité
[16:40] de ce qui est ou était cru. Comme si l'acceptation de la fable ou de la fiction n'effacit pas une nécessaire clairvoyance. Dans le monde numérique, la possibilité de l'incrédulité des croyants paraît plus improbable. La continuité morphologique entre les différentes catégories de discours, messages des réseaux sociaux, information provenant des sites web, livres et articles électroniques. Cette continuité morphologique, cette similitude morphologique éloigne de la perception des différences entre ces différentes catégories de discours. une perception qui était rendue immédiatement visible par la matérialité des supports dans le monde des imprimés
[17:32] sont effacés tout à la fois les procédés traditionnels de la lecture qui supposaient une compréhension immédiate du type de connaissance ou de plaisir que le lecteur ou la lectrice peut attendre de tel ou tel genre textuel et éditorial et aussi se trouve effacé la perception des œuvres en tant qu'œuvre comprise dans leur identité, leur totalité, leur cohérence. La lecture discontinue segmentée des textes numériques donne ainsi autonomie au fragments transformés dès lors en unité textuelle sans contexte. Ces réflexions, j'en ai bien conscience,
[18:20] sont sans doute obsolètes et sans grande pertinence à l'âge des intelligences artificiel. Révolution dans la révolution, la IA ignore les concepts fondamentaux de la culture écrite défini à partir du 18e siècle par le lien noué entre identité octoriale, originalité esthétique et propriété juridique. Avec l'intelligence artificielle générative, l'auteur n'est plus un humain mais une machine. Les écrits sont composés à partir de textes déjà là et la propriété intellectuelle est dissoute dans le réemploi sans autorisation des œuvres disponibles. Ainsi, les notions de responsabilité individuelle, de création originale, de copyright sont
[19:10] effacés dans la révolution des agents conversationnels. Celle-ci n'est donc pas seulement une révolution de l'accès à l'information ou de sa diffusion. Elle est une rupture radicale avec notre ordre des discours. La notion d'intelligence artificielle paraît parfois pour le profane problématique. Traditionnellement, l'intelligence se définit non seulement comme un modèle de raisonnement logique qu'une machine peut reproduire, mais aussi comme la capacité humaine à comprendre, maîtriser, tirer partie de situations particulières. Certes, les définitions de l'intelligence artificielle insistent sur sa capacité à simuler l'intelligence humaine dans ses procédures de
[19:57] raisonnement ou d'apprentissage. Mais les définitions de l'intelligence ne se limitent pas à ces opérations cognitives. Elle renvoie aussi aux capacités d'ajustement, au jugement perspicaces, aux sentiments propres aux êtres humains, d'où parfois chez certains une certaine réticence face à l'expression intelligence artificielle lorsqu'elle est tenue non pas comme équivalente de l'intelligence non artificielle, la nôtre, mais comme une intelligence auxiliaire différente, capable d'opération mentale impossible aux humains également inapte à transmettre les émotions et les affectes. Anna Lombert rappelait dans une tribune du
[20:46] monde en février dernier que je la cite, l'intelligence n'est pas qu'une affaire de connexion neuronale, elle se fonde aussi sur les relations sociales. tand tandis que Marcadi soulligne dans une contribution dans un numéro consacré à l'IA par la revue esprit en avril 2025 que la cybernétique a réduit l'intelligence au seul traitement des données, oubliant ainsi que la faculté fondamentale de l'esprit humain est, et je le cite, d'être capable de se donner ce qui n'existe qu'en penser, de dépasser le ne jamais considérer le factuel que comme un tremplin vers le contrefactuel et d'en faire le guide de tout agir dans le monde. De là pour la désinformation, un double défi. Si la traduction automatique se confronte à un
[21:35] texte déjà là, expression d'une inventivité humaine, ce n'est pas le cas pour les productions des contenus qui exploitent les immenses ressources des bases de données offertes par les bibliothèques numériques et les archives d'Internet. Les exemples spectaculaires de ces productions numériques présentées comme des créations humaines se sont multipliées. Nouvelle partition de compositeurs disparus, photographie de réalité fictives, écrit attribués à qui ne les a jamais produits. Il n'est pas toujours aisé de détecter ces falsifications qui plus encore que les falsifications du passé ont toutes les apparences de l'authenticité. Beno Benoît Sagot observait dans sa leçon inaugurale du Collège de France en
[22:22] 2024, je le cite, "La fiabilité de l'excès de l'accès à l'information à travers chat GPT est un enjeu qui reste majeur. Les sources n'étant souvent même plus citées, l'esprit critique doit s'exercer avec encore plus d'acuité pour analyser les réponses d'elles-mêmes plutôt que les sources de leur fiabilité. Or, je il continuait la qualité linguistique des réponses, l'autorité qui se dégage de leur style, le fait que les réponse soit souvent de très bonne qualité inspire confiance et peuvent atténuer l'esprit critique. J'ajouterai que de plus, il ne faut pas oublier que les productions de l'intelligence artificielle générative sont dépendantes des archives numériques disponibles. archives qui sont ainsi reproduites dans leurs
[23:11] inégalités linguistiques, leurs informations erronées ou trompeuses et les préjugés raciaux sexistes qui caractérisent massivement les communications des réseaux sociaux. Une deuxième inquiétude naît de l'illusion d'une présence humaine dans les achans, dans les échanges avec les agents conversationnels. Les fantasmes anthropomorphiques d'une telle illusion peuvent s'avérer mortifur. C'est ce que soulignait Mathias Dufour dans une tribune publiée dans le monde en septembre 2025. Je le cite, "Notre tendance à l'anthropomorphisme nous pousse inconsciemment à traiter l'IA comme un humain et donc à nouer des liens avec elle. Cela la rend autant plus insidieuse parce qu'elle parle
[23:59] comme un humain. On oublie qu'elle n'en est pas un. Parce qu'elle simule le soutien, l'amitié, l'amour. On lui prête des émotions qu'elle n'a pas parce qu'elle est si empathique, elle ne peut être que bienfaisante. Et il continuait le suicide en février 2024 d'un adolescent américain de 14 ans, Sewell Setzer. À la suite d'une relation affective avec un chatbotte à l'insu de ses parents a sonné comme une tragique alerte. Et on peut ajouter que le 26 août 2025, les parents d'un adolescent californien de 16 ans ont porté plainte con Open et High accusant Chat GPT d'avoir incité leur fils à se suicider et de lui avoir fourni les instructions détaillées qui lui ont
[24:47] permis de mettre fin à ses jours. Dans le monde de l'IA, et c'est ma conclusion, la désinformation n'est pas seulement la mise en circulation de fausses nouvelles, mais elle est aussi surtout peut-être l'absence de la transmission des informations nécessaires pour séparer fiction et réalité, illusion et savoir, manipulation et connaissance. Ainsi, la révolution des agents conversationnels n'est pas seulement une révolution technique dans l'accès à l'information comme le fur, l'apparition de l'écriture, l'invention de l'imprimerie ou même la révolution d'Internet. Elle est fondamentalement une rupture anthropologique qui tient
[25:35] pour possible, pour nécessaire, pour inéluctable la délégation à des nonhumains de ce qui fait le propre de l'humanité. C'est là peut-être que réside la plus essentielle des désinformations. D'où l'avertissement donné par Carlo Ginsburg dans le livre qui hélas sera son dernier Colo de la Vergogia, le lien de la honte, je le cite. Nous devons apprendre à lire entre les lignes de tous les textes. Nous devons apprendre à démontrer la fausseté des fausses nouvelles. Il concluait la philologie électronique à espérons-le. un avenir. Espérons-le avec lui. Merci. [applaudissements]
[26:41] [musique]